Qu’est-ce que la pensée complexe ? 

Novembre 2012 Café Philo de Narbonne

 

La présentation du sujet

Qu’est-ce que la pensée complexe 

(à partir de la réflexion d’Edgar Morin) ?

CAFE PHILO NARBONNE

 

Au point de départ de la pensée complexe ► critique de l’idée « rationaliste » classique (dont Descartes, dans le Discours de la méthode, est le fondateur), selon lequel il faut aller méthodiquement, par degré, « en suivant la chaîne des raisons », du simple au complexe. Il faut au contraire partir du complexe, qui est une réalité irréductible à la somme de ses éléments. Pensée systémique en lien avec l’idée de l’émergence. Il ne s’agit pas de renier cette pensée rationaliste, mais de la dépasser.

 

Une « pensée en conjonction » plutôt qu’une pensée disjonctive : homme = esprit ou chimpanzé ?

Et donc une pensée qui s’efforce de dépasser les cloisonnements disciplinaires : homme, être de culture ou être de nature ? Dichotomie qui reflète davantage les cloisonnements disciplinaires (entre sciences sociales comme la psychanalyse, l’anthropologie culturelle ou la sociologie et sciences de la nature comme biologie, écologie, neuro-sciences …etc.) que la réalité de ce dont il est question. Les barrières posées par les pensées « disjonctives » paraissent ainsi infranchissables… La rupture défendue parfois entre l’homme et la nature laisserait entendre que l’homme n’est plus qu’esprit et culture (mais s’il est naturel, alors on en fait un chimpanzé), et que « l’homo sapiens surgirait comme Minerve de la cuisse de Jupiter avec la raison, le langage, et la technique prêts à fonctionner ! ». Il faut au contraire reconstituer le roman de l’hominisation, et c’est la tâche qu’il se propose de réaliser dans L’Identité Humaine (volume IV de sa Méthode). Sans bien sûr entrer dans cette méthode, il s’agit de rendre compte de la réalité humaine dans toutes ses dimensions (biologique, sociale et individuelle), à partir du paradigme de la complexité et de ses différentes « clés » (causalité circulaire, principe dialogique, principe hologrammatique, principe de récursion, postulat de l’émergence). Nous sommes dans la nature mais nous sommes hors de cette nature dans une relation dialogique

 

Séparer et relier Nécessité de contextualiser et de globaliser. La réforme de pensée ne vise pas à nous faire annuler nos capacités analytiques ou séparatrices mais à y adjoindre une pensée qui relie. Se méfier des connaissances fragmentaires

 

Les principes de la méthode

Causalité circulaire : c’est l’idée de la présence dans une organisation d’une boucle rétroactive qui permet à l’effet de rétroagir sur la cause. Exemple du système de chauffage qui, constitué par une chaudière et un thermostat, maintient l'autonomie thermique d'une pièce. S’oppose au schéma traditionnel de causalité linéaire. Notion de boucle régulatrice permettant l’autonomie et l’équilibre (homéostasie) des systèmes. Principe de Récursion : La boucle n’est plus seulement régulatrice mais « récursive » : les effets et les produits deviennent nécessaires à la production et à la cause de ce qui les cause et de ce qui les produit.

Exemple : Il n’y a d’abord que des individus et l’organisation sociale est le résultat ou l’effet d’interactions individuelles. Mais d’un autre côté l’individu est aussi une production sociale : « les individus produisent la société qui produit les individus, selon une boucle génératrice dans laquelle les effets sont eux-mêmes créateurs (causes) de ce qui les produit ». La société est certes produite par les interactions entre individus, mais elle constitue un tout organisateur dont les qualités émergentes rétroagissent sur les individus en les intégrant.

                                     Individu  →  Société (Edgar Morin)

                                           ↑        ←         ↓

De l’existence de ces boucles régulatrices et récursives, naît l’idée de l’auto-organisation : autonomie et « régénération » des systèmes vivants en particulier. Autonomie dialogiquement liée à la dépendance (l’autonomie se construit dans un rapport à l’altérité et donc à la dépendance avec un environnement donné)

Principe dialogique : c’est l’idée que deux idées contraires peuvent être également justes. Pascal : le contraire d’une vérité n’est pas une erreur mais une vérité contraire. Deux caractéristiques ou dimensions sont dialogiques quand elles sont d’une part inséparables et complémentaires, et d’autre part antagonistes Il ne s’agit pas d’une contradiction qui demanderait à être dépassée. Mais plutôt de la nature paradoxale d’une relation où il faut tenir ensemble les deux bouts opposés. Exemple extrait d’ « Une politique de civilisation » : la nature dialogique de tous les traits importants de la démocratie (à la fois complémentaires, voire inséparables, et en même temps antagonistes). Pour commencer, les trois termes de cette figure trinitaire « liberté-égalité-fraternité »  sont selon lui dans des rapports « dialogiques » : chaque notion de cette « figure trinitaire » est à la fois dans une relation complémentaire et antagoniste avec les deux autres (relation dialogique) : l’égalité imposée tue la liberté sans réaliser la fraternité ; la liberté seule tue l’égalité et la fraternité. Pour que la fraternité puisse se développer (c’est ce qui assure le lien communautaire vécu entre citoyens), il faut réguler la liberté et réduire l’inégalité. Le couple consensus/conflictualité est également soumis aux mêmes relations « dialogiques » : le plus grand nombre possible de citoyens doit croire à la démocratie pour qu’elle puisse fonctionner (respect des institutions et des règles démocratiques : c’est grosso modo le cas dans nos pays occidentaux, çà l’est beaucoup moins dans certains pays d’Afrique, par exemple récemment en Côte d’Ivoire…). Un consensus est donc nécessaire. En même temps, la démocratie nourrit et se nourrit de la diversité des intérêts et des idées. Elle doit respecter cette diversité et ses conflits et ne pas être la dictature de la majorité sur les minorités, mais au contraire comporter le droit des minorités à l’existence et à l’expression. «  Tout comme il faut préserver la diversité des espèces pour sauvegarder la biosphère, il faut protéger celle des idées et des opinions, ainsi que la diversité des sources d’informations, pour sauvegarder la vie politique. ». Mais en retour cette conflictualité ne peut être féconde que dans le respect des règles démocratiques. Le grand ethnologue Marcel Mauss (« Essai sur le don ») nous dit que, comme le faisaient Les Chevaliers de la Table Ronde, il faut bien poser les lances pour se réunir autour d’une table, et transformer les batailles physiques en débats d’idées. C’est précisément le rôle des élections démocratiques… On voit bien là à la fois l’importance de l’enjeu et la difficulté de l’exercice, dans cet équilibre à trouver sans cesse entre consensus et conflictualité.

 

Si nous restons sur la relation individu/société : l’un et l’autre sont à la fois dans un rapport de complémentarité et sont indissociables, mais aussi dans un rapport antagoniste

la relation individu/société est de multiples façons à la fois complémentaire et antagoniste. L’un est irréductible à l’autre et ils sont en même temps inséparables. La complémentarité : pas de société sans individus, et pas d’individus proprement humains doués d’esprit, de langage, de culture, sans société. Mais cela ne va pas sans antagonismes :

-          Egocentrismes individuels contre solidarité et fraternité.

-          Intérêt personnel d’un côté, intérêt collectif et communautaire de l’autre. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, l’intérêt collectif n’est pas la somme des intérêts individuels. L’addition des préférences personnelles ne peut constituer un choix collectif d’intérêt général. D’où la nature conflictuelle et fragile des rapports individu/société

« Tout se passe comme si il y avait deux chambres dans l’esprit humain ». La sphère des sentiments et intérêts personnels privés, qui côtoie au sein d’un même individu un Nous collectif, qui se décline diversement selon le type de société (le Nous collectif des dieux et des interdits dans les sociétés archaïques – le pouvoir divin des sociétés théocratiques – la prise de conscience du citoyen dans les sociétés démocratiques).

Principe hologrammatique : la partie est dans le tout comme le tout est dans la partie. L’individu est dans la société (un élément de l’ensemble social), mais la société est aussi dans l’individu : dès sa naissance, elle lui a inculqué le langage, la culture, ses prohibitions, ses normes. Mais au-delà de la société, nous sommes aussi, individus, parties du cosmos, et aussi nous sommes le cosmos : « il a (aussi) en lui les particules qui se sont formées à l'origine de notre univers, les atomes de carbone qui se sont formés dans des soleils antérieurs au nôtre, les macro-molécules qui se sont formées avant que naisse la vie. Nous avons en nous le règne minéral, végétal, animal, les vertébrés, les mammifères etc. »

Le postulat de l’émergence : c’est l’idée que tout système (quelque soit le domaine concerné : par exemple les différents niveaux d’organisation dans l’organisme (niveau physico-chimique, niveau moléculaire, niveau physiologique, niveau comportemental (psychophysique), ou encore les différents niveaux hiérarchisés du vivant dans la nature (l’écosphère), ou encore les différents niveaux d’intégration sociale (dont l’individu et la société aux deux pôles opposés)) possède des propriétés nouvelles (émergentes)qui ne sont pas réductibles à la combinaison des éléments qui le constitue : par exemple, il n’est pas possible de rendre compte du système moléculaire et de son fonctionnement uniquement à partir des éléments du système physico-chimique qui le précède immédiatement. Et c’est la même chose à chaque passage d’un système à celui qui est au-dessus de lui dans l’échelle de la complexité.

On peut interpréter ainsi l’existence même du fait social : ses propriétés spécifiques  excèdent toute explication qui partirait des seuls individus et de leurs caractéristiques individuelles. C’est d’ailleurs le postulat fondateur de toute sociologie…

 

Une des caractéristiques de ce paradigme de pensée : toutes ses dimensions sont intégrées et interdépendantes ; il est possible de les distinguer pour mieux les identifier et les analyser, mais à condition de les relier aussitôt car elles sont inséparables 

 

Daniel Mercier, le 11/11/2012