Sommes-nous des "héritiers" ?

 

CAFE PHILO SOPHIA

 vendredi 3 février 18h30  à la médiathèque de Sérignan

 

Le sujet : 

   « Sommes-nous des "héritiers" ? » 

 

Présentation du sujet

   « Sommes-nous des "héritiers" ? » 

 

   En expliquant que « faute de tradition qui choisit et nomme, qui transmet et conserve, qui indique où les trésors se trouvent et quelle est leur valeur » (« Crise dans la Culture »), Hannah Arendt montre que nos sociétés modernes ne savent pas vraiment de quoi elles héritent... Tocqueville déjà, toujours d’une lucidité remarquable sur la démocratie, prédisait : « Le passé n’éclairant plus l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres »... Nous nous proposons de réfléchir sur cette notion d’héritage – qu’est-ce au juste que l’héritage (culturel) et en quoi est-il une donnée constitutive de toute existence individuelle ou collective ? - et de nous interroger sur les difficultés que rencontrent  nos sociétés contemporaines à nouer un rapport vivant avec leur passé (comme d’ailleurs avec leur avenir), difficulté que certains appellent aujourd’hui « le présentisme »... Peut-on à la fois être amoureux de la tradition et ne pas être un « conservateur » ?  

                                                                                             Daniel Mercier, le 8/12/2016

 

 

 

ECRIT PHILO

 

« Sommes-nous des héritiers ? En quel sens ? »

 

« Le passé n’éclairant plus l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres ». Alexis de Tocqueville

 

1- Qu’est-ce qu’un héritage ? La dimension de la transmission comme condition de l’existence d’une société.

Il pourrait être bien sûr question d’héritage génétique, ou d’héritage de biens matériels, mais nous parlerons ici d’héritage culturel au double sens de ce terme : à la fois du legs  de connaissances et d’idées, d’une histoire de ces connaissances et de ces idées, mais aussi plus généralement héritage culturel au sens où l’on hérite de l’ensemble des pratiques sociales (et des valeurs qui y sont attachées) d’un groupe humain déterminé (sens anthropologique). Rapidement, disons que l’héritage ainsi identifié, qui relève d’un phénomène de transmission symbolique et essentiellement langagier, est inhérent à n’importe quel collectif humain qui veut perdurer : valeurs, savoirs, idées, mais aussi comportements alimentaires, règles de civilité etc. sont les objets d’une transmission d’une génération à l’autre. toute société, pour perdurer, doit se reproduire. Cette reproduction est à la fois biologique et sociale, et la famille a longtemps été ce lieu de reproduction. La génération assure la reproduction biologique. Quant à la reproduction sociale, c’est, comme nous l’avons vu, par la transmission symbolique qu’elle est assurée dans les sociétés humaines. Chez les humains, et contrairement aux animaux pour lesquels ce sont les instincts déjà préformés qui leur permettent de s’adapter à leur monde et à ses limites (nous pourrions parler ici de niche écologique), les « lacunes biologiques » vont de pair avec la nécessité d’une auto-domestication ou éducation qui passe par une transmission qui n’est plus génétique mais symbolique, dont l’instrument principal est le langage comme porteur de culture, et qui présuppose la mémoire. Hannah Arendt nous met en garde dans « La crise de la culture » : pour que la société survive, deux conditions sont nécessaires. Premièrement, il faut que les nouveaux venus soient introduits au monde tel qu’il est (elle met ici le doigt sur la responsabilité des adultes). Deuxièmement, que ces nouveaux venus puissent à leur tour renouveler ce monde qui, sinon, est condamné à dépérir (c’est le lot de toute chose...). Nous avons finalement là résumé en quelques mots l’essentiel...

Ce que nous venons de définir au plan collectif a bien sûr aussi sa traduction sur le plan individuel : chaque individu développe un rapport particulier au passé qui le précède, et ce processus convoque des phénomènes de nature diverse, psychologiques, familiaux, sociaux...etc.

2- Société traditionnelle et société moderne : un changement de temporalité qui modifie notre rapport au passé

Notre héritage n’est précédé d’aucun testament ». René Char prononce en 1946, après les  années difficiles passées dans la Résistance, cette phrase un peu énigmatique mais si riche concernant le sujet qui nous occupe. Le paradoxe d’une telle formule est bien sûr le suivant : l’héritage se traduit généralement en un legs par testament... Qu’est-ce donc que cet héritage qui n’est précédé d’aucun testament ? Nous voudrions montrer que c’est au fond la signification de tout héritage culturel, mais aussi qu’une telle affirmation prend une actualité particulière en tant qu’elle nous parle très fortement de notre expérience de modernes, et plus encore de contemporains.

 Hannah Arendt commente longuement cette simple phrase dans l’introduction à « La crise dans la culture » : « Faute de testament, ou pour élucider la métaphore, faute de tradition qui choisit et nomme, qui transmet et conserve, qui indique où les trésors se trouvent et quelle est leur valeur .... il semble qu’il n’y ait aucune continuité dans le temps qui soit assignée... Il s’avéra qu’ « il n’y avait aucune conscience pour hériter et se questionner ». Quel est ici le contexte historique dans lequel René Char est appelé à écrire cela ? Il avait en quelque sorte pressenti inconsciemment, avec ses compagnons d’armes, ce que pourrait être « le trésor » qu’ils cherchaient depuis longtemps et qui était associé à l’idée de révolution et de liberté, et que les pratiques collectives de la Résistance pouvaient d’une certaine manière anticiper, en prenant l’initiative de créer entre eux, sans même le savoir, cet espace public où pouvait prendre place la liberté. Mais comme le dit profondément Hannah Arendt, aucune tradition n’avait prévue sa venue ou sa réalité, parce qu’aucun testament ne l’avait légué à l’avenir[1]. Or, comme le dit aussi René Char, «  L’action qui a un sens pour les vivants n’a de valeur que pour les morts, d’achèvement que dans les consciences qui en héritent et la questionnent ». La valeur de ce que nous faisons (histoire collective), de ce que je fais (histoire individuelle), se mesure à l’aune de la manière dont cela continuera d’exister à travers mes successeurs ou ma descendance, c’est-à-dire dont les consciences vont s’en emparer pour le questionner, le critiquer, le prolonger... ou tombera dans l’oubli. Là encore « les héritiers » n’ont pas le testament qui leur permettrait de « savoir » quels sont les « trésors » qu’ils ont la possibilité de posséder

Deux options fondamentales dans l’histoire humaine quant à notre rapport au temps Nous ne pouvons pas éviter d’être l’enfant d’un certain passé : nous sommes nés, nous avons des parents, qui eux-mêmes en avaient... Nous sommes inscrits dans une chaîne d’êtres qui n’est pas contingente. Et en même temps, nous sommes aussi les agents d’un avenir possible. « On ne se baigne jamais dans le même fleuve », disait Héraclite. Les évènements ne cessent d’amener de l’inédit, à commencer par de nouveaux êtres.... Nos communautés ont finalement le choix entre deux options. Il faut s’avoir se libérer du point de vue ethnocentriste de nos sociétés contemporaines (le « présentisme » rend la tâche difficile...), et comprendre que pendant au moins 90% de notre histoire, nous avons opté pour la première de ces solutions, celle qui consiste à privilégier le passé. Privilégier le passé entraîne une définition complète de l’espace humain. Dans cette logique, nous ne sommes que des héritiers. Tout ce qui compte est ce qui vient d’avant. Nous répétons et transmettons ce que nous ont appris nos ancêtres. Ce qui nous fait, c’est la culture que nous recevons. Nous n’avons qu’à pieusement reproduire les modèles du passé ... Il y a un autre choix depuis le XVIIIème siècle : le progrès. Ce qui compte c’est ce que nous sommes capables de faire dans l’avenir, si possible mieux que nos prédécesseurs. Perfectionner l’héritage que nous avons reçu. Mais peut-être avons-nous même la possibilité de choisir complètement notre avenir ? L’idée de progrès est plus modeste et consiste seulement à ajouter à ce qui est déjà là. Accomplir ce qui est en germe dans le passé (Auguste Comte souligne le caractère intelligemment conservateur de l’idée de progrès). Passé ou Avenir, nous avons là en quelque sorte deux options inhérentes à la condition humaine, qui sont deux manières différentes de construire l’existence collective, la communauté. Il ne s’agit pas seulement de représentations abstraites, le choix radical du passé implique une manière d’être complète. Economique, spirituelle, d’organisation de liens entre les êtres....etc. Par exemple, le choix de la tradition (c’est bien de cela qu’il s’agit) entraîne la valorisation des liens de parenté, d’ancestralité, les liens du sang... A l’inverse, dans une société tournée vers l’avenir, ces liens n’importent plus vraiment, ils ne sont plus organisateurs. Il est difficile de mesurer aujourd’hui la véritable révolution anthropologique qu’a progressivement entraîné ce changement de temporalité (progressif : cela signifie que les anciennes formes de vie sociale ont pendant longtemps « hantées » la nouvelle forme « autonome » que représente la Modernité...) L’enfant va être le symbole de l’avenir mais les liens qui l’ont fait sont désormais secondaires... C’est la société de production et d’invention qui va primer, et non de la reproduction. Cela ne signifie pas que les sociétés traditionnelles ne changent pas...Toute société a une histoire... En ce sens les sociétés religieuses ou traditionnelles se mentent à elles-mêmes en valorisant la seule stabilité. De même, nous nous mentons à nous-mêmes lorsque nous célébrons le mouvement seul, une stabilité étant aussi indispensable pour que puisse perdurer une société...

3- Un rapport problématique à son passé, symptôme des Temps Modernes ?

Ce changement de paradigme temporel, celui des Lumières et de la Modernité, est lourd de conséquence. A partir du moment où nous ne sommes plus dans la répétition dictée par la tradition, mais membres d’une société qui veut assumer son orientation vers l’avenir et qui se construit sur la base d’un contrat volontaire entre des individus d’égale liberté (c’est le principe de légitimité de toute société moderne), qui souhaitent s’émanciper de toute autorité de droit divin au profit  de la seule raison (profession de foi des Lumières), et inventer collectivement leur  avenir. Descartes est exemplaire en ce sens et peut être considéré comme l’ancêtre d’un tel mouvement : le cogito ne doit s’autoriser que de lui-même en tant qu’il est conduit par la seule raison, et rejeter toute soumission par rapport à une quelconque autorité du passé. Il est donc inhérent à cette modernité d’entretenir en permanence un rapport critique avec son présent et à fortiori son passé.

Une nouvelle organisation des temps sociaux... Cette mutation dans la temporalité, cet « être-au-temps » spécifique marqué par une incertitude fondamentale va atteindre ses limites extrêmes avec la période contemporaine (ce que Marcel Gauchet appelle le moment de décantation ou de radicalisation complète de la Modernité), et va inaugurer une véritable rupture ou dislocation dans le rapport qu’entretient le présent de cette société avec son passé, mais aussi son avenir. Tocqueville, en véritable éclaireur de l’avenir, notait que la démocratie perturbait le lien des générations entre elles : « Chacun y perd aisément la trace des idées de ses aïeuls et/ou ne s’en inquiète guère ».  L’accélération sociale du temps accentue le phénomène en empêchant toute expérience sociale vraiment commune d’une génération à l’autre. Nous ne parvenons plus à entretenir un rapport vivant (vécu) avec notre passé, enfermé dans une bulle présentiste où la puissance du présent ne parvient plus à s’inscrire dans une continuité où il s’articule avec le passé dont il vient et un futur qu’il contribue à produire. C’est-à-dire sans pouvoir désormais se situer dans la perception d’une histoire téléologiquement orientée vers un progrès continu (quelque soit par ailleurs le credo révolutionnaire ou libéral auquel on adhérait). Qui aujourd’hui croit encore au sens de l’histoire ? Le temps ne peut plus être vécu comme le vecteur d’une histoire à faire, et laisse la place à une « crise de la projection dans le futur » ou « crise de l’avenir », marqué par un flot d’incertitudes : effets de la  mondialisation, développement insaisissable du capitalisme financier, insécurité sociale, appel incessant à la flexibilité (cf. concept de « société liquide »).Notre société, prise dans l’étau de cette double crise de l’horizon d’attente et du rapport à son propre passé, se caractérise, comme nous l’avons déjà noté,  par « le présentisme », qui se traduit par ce que Marcel Gauchet appelle la patrimonialisation du passé, la médiation du présent,  l’économicisation de l’avenir. Il n’est pas possible de développer ici chacun de ces trois volets du dispositif présentiste. Mais nous pouvons en retenir quelques éléments les plus significatifs pour ce qui nous préoccupe : l’obsession quasi obsessionnelle de la patrimonialisation et de la commémoration n’est que la conséquence de notre rupture avec un rapport vivant au passé. Il est conservé sous tous ses aspects et sans hiérarchie, mais il est un passé mort qui ne nous parle plus, complètement mise à distance et objectivé.  La patrimonialisation de la culture relève de la même logique : certes nous nous raccrochons comme à un viatique aux « grandes oeuvres », et nous les mettons sur un piédestal, mais elles restent « lettres mortes » tant qu’elles ne sont pas l’objet d’un véritable travail d’appropriation aux fins d’un meilleur éclairage de notre présent et de notre avenir, ce qui est précisément la fonction d’un héritage. De même que la patrimonialisation nous garantit l’appréhension de la totalité du passé, la médiatisation du présent (la fonction médiatique) est sensée nous garantir l’appréhension de la totalité du présent. L’idéal de cette fonction est d’être le miroir de l’actualité, de l’histoire en train de se faire, mais constitue cette actualité dans une sphère autosuffisante et autoréférente, simple savoir immédiat dont manque toute réflexivité véritablement historique ( ce que l’on pourrait appeler un « savoir de soi »), comme si la pensée de l’histoire était désormais hors de propos.  Les médias nous donne à voir un devenir infiniment ouvert qui se rejoue à chaque instant et qui rend superflu toute intelligibilité d’ensemble, et toute projection dans l’avenir. La « présence » à ce qui se passe (qui n’a jamais été aussi importante) ne signifie pas son intelligibilité... « Le spectacle se faisant a anesthésié la perspective d’une histoire à faire. »(MG). Enfin le dernier volet du présentisme concerne un présent entièrement voué à l’invention de l’avenir sous la forme de son économicisation, c’est-à-dire une disposition d’ensemble qui propulse l’économie dans un rôle hégémonique au sein de l’existence collective, et dont la visée devient celle de toute la société, sans que cette mobilisation en direction de l’avenir se fasse dans le cadre d’un quelconque projet collectif conscient. Le paradoxe étant qu’aucune figure identifiable de cet avenir n’est possible pour venir orienter un tel processus, qui apparaît de plus en plus comme automatique et sans contrôle.

Le présentisme est indissociable de l’individualisme contemporain : Etre un héritier implique que nous reconnaissons la précédence et l’extériorité de ce qui fait ce que nous sommes Pourtant, il est difficile à l’individu contemporain de reconnaître que lui-même et son lien avec les autres dépend de quelque chose qui n’est pas lui, qui est hors de lui, et que la société est avant et au dessus de lui. En réalité, aujourd’hui comme hier ou avant-hier, nous ne pouvons nous abstraire de ce dont nous avons hérité en venant au monde, c'est-à-dire d’un monde organisé et culturé qui nous précède , qui nous a fait comme nous sommes, qui nous procure le langage, nous investit de son héritage, nous infuse la culture et les idéaux qui nous guident. Il y aura toujours, que nous le voulions ou non, une précédence du collectif sur l’individuel, même si cette affirmation est en porte-à-faux par rapport à la vulgate dominante. L’héritage nous permet de devenir nous-mêmes par la médiation de ce qui n’est pas nous ; c’est ce rapport à l’altérité qui est constitutif de ce que nous sommes, mais l’idée d’une telle prééminence ou antériorité par rapport à ce que nous sommes et ce que nous pensons nourrit chez nous une certaine défiance... Nous voulons ne devoir à nul autre que nous même pour advenir... Pour le comprendre, il faudrait montrer que cette attitude renvoie au changement anthropologique profond de ces dernières décennies, en lien avec le plein déploiement de la société des individus : le ressort de l’appartenance s’est progressivement effacé, et le « devenir-individu » n’est plus pensé comme rattaché à un « devenir-humain » plus large, qui passait par l’appropriation des leçons du passé et de l’esprit de la communauté. L’individu contemporain se vit de plus en plus comme « détaché » d’une société dont il est pourtant le fruit. L’injonction si fréquente « d’être soi-même », l’idée d’un développement personnel endogène qui ne doit rien à personne, relève d’une « culture de la nature » qui nous éloigne de l’idée d’une formation de l’individu et de son autonomie qui passe par un long travail sur soi rendu nécessaire par la triple exigence de la culture, de la civilité, mais aussi de la réflexion et de la maîtrise de la langue. Bref, l’exigence d’un usage du monde qui nous permet de nous élever au-dessus de la nature et de notre barbarie spontanée...

Ceci a bien sûr des conséquences sur le rapport au savoir lui-même, que les problèmes de l’éducation aujourd’hui ne font que traduire. Il serait très intéressant à ce sujet d’analyser la « culture » nouvelle engendrée par les nouvelles technologies et Internet en particulier : le savoir n’est plus vécu comme la condition « du devenir individu », la fameuse « tête bien faite » qui passe par l’appropriation et la « digestion » internes du savoir ; mais comme une banque de données extérieure à ma disposition (par ailleurs assez fabuleuse...).Ce phénomène d’extériorisation ou d’externalisation du savoir conduit à une certaine forme de « désintellectualisation ». Il suffirait de « piocher » dans cette banque lorsque le besoin s’en fait sentir (nous sommes bien sûr en présence d’une illusion), et non plus de s’en pénétrer pour se former et devenir un individu autonome. Ce qui est décrit ici vise une représentation dominante générée par cet outil dans cet environnement de la société des individus, et non l’outil lui-même dont les ressources sont bien sûr extraordinaires...

4- L’héritage : un double mouvement de réception et d’appropriation

Jacques Derrida « ...Etre amoureux de la tradition et vouloir s’affranchir du conservatisme... »[2]

Lui qui est le champion de ce qu’on a appelé « la déconstruction » de tous les textes littéraires et philosophiques qui l’ont précédé, affirme « qu’il s’est toujours reconnu, qu’il s’agisse de la vie ou du travail de la pensée, dans la figure de l’héritier »[3].Une phrase de André Comte Sponville peut nous aider à comprendre pourquoi : « On ne possède jamais que ce qu’on a reçu et transformé, que ce qu’on est devenu grâce à d’autres ou contre eux ». Mais cela signifie rien moins que confortable. Il s’agit en effet de savoir réaffirmer ce qui vient « avant nous », et que nous recevons avant même de le choisir, et en même temps s’approprier ce passé dont nous savons qu’il est au fond « inappropriable ». Il peut s’agir de mémoire philosophique, d’une langue, d’une culture… bref de la filiation en général. Il n’est pas question de « choisir son héritage », car c’est plutôt lui qui nous choisit, mais de choisir ou non de le garder en vie. C’est dans ce moment de réaffirmation qu’il y a un véritable acte de sélection ou d’élection. La vie même, dit Derrida, réside dans ce mouvement qui relève à la fois d’une passivité (c’est-à-dire d’une réception) et d’une activité visant à sélectionner, filtrer, interpréter, donc transformer. Le travail philosophique de « déconstruction » de Derrida relève en ce sens d’une  telle problématique de l’héritage. Mais à l’époque de la modernité, aucun testament ne nous dit ce qui est à conserver ou ce sur quoi il faut se hisser pour construire quelque chose de nouveau. Dans une perspective derridienne, le recours au passé, bien loin d’être un obstacle au présent et à la marche vers l’avenir, devient au contraire un instrument de ces derniers.  « Mon désir ressemble à celui d’un amoureux de la tradition qui voudrait s’affranchir du conservatisme ». L’acte même de « s’en prendre à quelque chose » (exercer une critique, même sévère) suppose toujours au commencement (ou devrait supposer) un hommage à ce que l’on critique. Pour conclure, cette autre phrase de Derrida Hériter, c’est reconnaître « que nous devons recevoir ce qui est plus grand, plus vieux, plus puissant, plus durable que nous » (Derrida).

5- Histoire et « juste mémoire » (Ricoeur)

La vérité impérieuse de l’héritage s’applique également à l’Histoire, celle des historiens. Cette reconnaissance de l’antécédence ou de la précédence peut s’appliquer aussi bien au collectif que sur le plan individuel : elle s’appelle alors « l’histoire » et la conscience historique L’histoire n’est pas simple « culte des morts », risquant de déboucher sur un envahissement du présent par le passé, et condamnerait à la seule vénération et reproduction du même,  mais au contraire implique un travail de digestion et de deuil, et donc de « remaniement » du passé en direction du futur. Mais dans ce travail, effectivement aucun testament désormais (ce qui est sans doute le cas dans un contexte de société traditionnelle) nous indique où sont les « trésors »... C’est justement dans cette « brèche » désormais ouverte entre le présent et le futur que nous devons inscrire nos propres pensées et nos propres actions. Le travail de l’histoire, en nous posant dans un acte de solidarité avec ceux qui nous ont précédés, nous aide en réalité à mieux nous comprendre nous-mêmes et contribue à ce que nous devenions des « héritiers » mieux éclairés. C’est à la fois le travail de mémoire face aux risques d’amnésie (très puissants dans la société contemporaine), mais aussi un travail de deuil qui doit nous permettre de préserver notre disponibilité au présent et au caractère inédit de la vie. Nous retrouvons ainsi dans le travail de l’histoire les deux éléments indispensables d’une véritable dynamique d’héritage. Nous sommes d’une certaine façon contraints d’avancer –collectivement ou individuellement –  « à tâtons » dans les ténèbres du présent. La conscience historique, qui est tout le contraire d’une célébration du passé, peut nous permettre de restituer nos actions dans une perspective longue, permettant d’accroitre l’intelligibilité du présent. La profondeur de champ change la manière de regarder les vicissitudes dans lesquelles nous sommes, et peut être le vecteur d’une plus grande lucidité personnelle et/ou politique. Le travail historique, comme celui de l’héritage, suppose une « digestion » (notion utilisée par Nietzsche), un tri et une transformation, et donc participe aussi à une forme d’oubli (le contraire d’un envahissement par les traces du passé...).

 L’histoire comme la mémoire sont un mode de sélection dans le passé, une construction cognitive, et non un flux extérieur à la pensée. En ce sens, l’injonction au devoir de mémoire est suspect. Ricoeur : « Je suis prudent sur le devoir de mémoire. Mettre à l’impératif la mémoire, c’est le début d’un abus. Je préfère dire le travail de mémoire ». Comme l’a souligné P. Nora après Walter Benjamin, cette forte injonction à se souvenir, à travers les multiples stratégies de conservation et cette préoccupation archiviste et mémoriale, est lié à la difficulté de la société contemporaine à penser son passé, mais aussi son futur, ce que les historiens qualifient de crise  « de l’horizon d’attente ».  . Il ne s’agit pas pour autant de cautionner la négligence irresponsable du « ne pas vouloir savoir », de l’oubli futile. Mais de penser « une politique de la juste mémoire », qui ne relève pas tant  du « devoir de mémoire » ainsi conçu, que d’un véritable « travail de mémoire », au sens esquissé précédemment.

6- En conclusion, l’importance de l’éducation pour les futurs héritiers...

Il est temps pour terminer cette présentation de revenir à ce qui était souligné dans l’introduction : l’importance de l’éducation sur cette question de l’héritage. A la différence d’un acquis génétique, c’est-à-dire d’un acquis naturel et inné, l’acquis culturel ne relève pas de la même « automaticité ». Il peut se perdre car il dépend de la mémoire, qui elle-même dépend de la transmission. L’apport des nouveaux venus dans notre monde, seuls capables de le renouveler, est comme le dit Hannah Arendt, la condition première pour lui éviter la ruine ( la dégénérescence guette en effet tout système humain qui n’est pas régulièrement irrigué de « sang neuf ») ; mais il y a une seconde condition : préparer ces nouveaux venus au monde « tel qu’il est » : c’est la tâche prioritaire de l’éducation, avant un quelconque « art de vivre » ou « développement personnel », comme voudrait nous le faire croire la vulgate dominante.  Ce que signifie essentiellement l’héritage, que nous le voulions ou non, c’est notre appartenance à un collectif. C’est à travers l’identification à son groupe humain qu’on accède soi-même à la pleine existence. L’école, par exemple, présuppose cette adhésion/inclusion, qu’elle a pour mission de rendre raisonnée. Devenir soi-même, dans ce cadre, ou apprendre qui l’on est, suppose que je prends symboliquement sur moi cette réalité sociale qui m’englobe, et que je la fais mienne. Société traditionnelle ou démocratique, le rôle de la socialisation est globalement le même : permettre aux nouveaux venus de tenir leur place (qui n’est effectivement pas la même suivant le type de société), les adultes devant anticiper pour leur frayer la route et définir le programme de leurs acquisitions.

Compte-tenu de la dimension incontournable de l’héritage, nos sociétés qui connaissent aujourd’hui, notamment dans leur école, ce qu’il est convenu d’appeler une « crise de la transmission », seront nécessairement portées tôt ou tard à trouver un nouvel équilibre entre d’un côté l’utilité d’une appropriation personnelle de l’élève, que nos sociétés d’hier avaient en effet complètement négligée en privilégiant la seule « inculcation » descendante des savoirs, et de l’autre côté la nécessité de rendre sensible et intelligible cette précédence des savoirs qui s’imposent à lui. C’est à cette double condition que nous pourrons redonner sa pleine signification à la fonction médiatrice de l’enseignant. 

Il faut distinguer ici entre transmission et héritage : la transmission concerne avant tout une exigence sociale indispensable pour la pérennité, le caractère durable d’un groupe humain. Seul le passage de relai entre générations peut assurer cette durée. L’héritage symbolique s’applique surtout à des mécanismes d’appropriation individuels, impliquant une sélection...

 

                                                                                   Daniel Mercier, le 25/01/2017



[1]A titre personnel, je pense que nous pourrions d’ailleurs discuter sur la question de savoir s’il n’y a pas eu un réel héritage de la résistance à travers le Conseil National de la Résistance et les gouvernements qui ont suivi...

[2] « Demain... », livre d’entretien entre Jacques Derrida et Elisabeth Roudinesco

[3] « De quoi demain »… Dialogue entre Derrida et Roudinesco