Charlie Chevalier de la Barre : quelle liberté d'expression ? quelle tolérance ?

 
 

PRESENTATION DU SUJET

 
    CAFE PHILOSOPHIA

 

  Samedi 12 décembre 17h45 / Chapiteau Gourmand (Sortie Ouest)

  « Charlie, Chevalier de La Barre : quelle liberté d’expression ? Quelle        tolérance ? »

  A l’occasion et à la lumière de la projection du beau film de Dominique Dattola « Les    trois vies du chevalier », relatant l’histoire de ce jeune aristocrate torturé et exécuté en  1766 pour avoir croisé une procession sans la saluer, et à la suite des attentats    meurtriers de Charlie, sorte de réactualisation sanglante du délit de blasphème 250 ans    après, il est décidemment urgent de réfléchir sur notre moderne (au sens où elle est le  fruit de la démocratie moderne) liberté d’expression et ses limites, en lien avec le principe de tolérance. Le terrorisme de masse du 13 novembre, même si cette fois-ci la haine ne s’est pas préoccupée de cibler ses victimes, est aussi fondamentalement le rejet barbare d’une civilisation où la liberté d’expression tient une place centrale... Prenons donc le temps de passer au crible de l’analyse les arguments des « Je ne suis pas Charlie » - que nous ne devons surtout pas confondre avec ceux qui ont commis ces actes –, pour mieux comprendre si possible rationnellement les enjeux de cette liberté d’expression et aussi la question de ses limites éventuelles...

 

                                                        Daniel Mercier, le 23/11/2015

 

ECRIT PHILO

 

 

CAFE PHILO SORTIE OUEST SAMEDI 12 DECEMBRE

 

« CHARLIE, CHEVALIER DE LA BARRE : QUELLE LIBERTE D’EXPRESSION ? »

Tout le monde est généralement d’accord pour reconnaître l’importance et la légitimité de la liberté d’expression, mais les choses se gâtent sérieusement lorsqu’il s’agit de savoir jusqu’où elle doit s’exercer. La réflexion philosophique peut sans doute nous aider à ne pas céder trop facilement aux passions que cette question suscite, à ne pas non plus nous  contenter de « maîtres mots » (pour reprendre une expression d’Edgar Morin), comme par exemple les « Valeurs de la République », sensés tout régler alors qu’ils risquent au contraire de clore le débat avant même qu’il soit ouvert. La philosophie doit nous aider à faire un peu plus de lumière sur ce sujet difficile, et nous ne devons pas éviter –par exemple au nom du politiquement correct – les questions qui fâchent... Pour amorcer cette réflexion, je propose :

1)      Un rappel de la loi française. Comment en effet aborder la question des limites de la liberté d’expression sans faire mention de la manière dont cette liberté est juridiquement encadrée dans notre pays ?

2)      Ancrer la discussion dans l’actualité de ce début d’année, les attentats contre Charlie Hebdo, puisque ces évènements ont provoqué la réactivation brûlante de ce débat sur la liberté d’expression. Je voudrais ici reprendre point par point les trois grands arguments des « Je ne suis pas Charlie » pour les soumettre à l’épreuve de la critique. Ils ont en effet le mérite d’interroger profondément les limites présumées de la liberté d’expression.

3)      La réflexion philosophique doit enfin nous aider à distinguer dans la discussion des niveaux différents : le niveau psychologique du ressenti ; le niveau juridique et politique des principes de la République ; le niveau éthique ou moral (pas de différence ici) personnel qui préside à la conduite de nos actions. C’est en ayant à l’esprit ces distinctions et la façon dont notre réflexion sur la liberté d’expression s’efforce de les articuler ensemble que nous parviendrons à un résultat intéressant.

1)      Rappel de la Loi française :

►Principe affirmé dés la déclaration de l’Homme de 1789 et sans cesse rappelé par la suite :

 Article 1 : « La République assure la liberté de conscience, garantie la liberté des cultes »

Article 10 : « Nul ne peut être contraint pour ses opinions, mêmes religieuses, pourvu qu’il ne trouble pas l’ordre public »

Article 11 : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi »

►Le même principe est rappelé dans la convention européenne des droits de l'homme (novembre 1950) : « Toute personne a droit à la liberté d'expression. Ce droit comprend la liberté d'opinion et la liberté de recevoir ou de communiquer des informations ou des idées sans qu'il puisse y avoir ingérence d'autorités publiques et sans considération de frontière. »

Cependant, elle précise :

« L'exercice de ces libertés comportant des devoirs et des responsabilités peut être soumis à certaines formalités, conditions, restrictions ou sanctions prévues par la loi, qui constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité nationale, à l'intégrité territoriale ou à la sûreté publique, à la défense de l'ordre et à la prévention du crime, à la protection de la santé ou de la morale, à la protection de la réputation ou des droits d'autrui, pour empêcher la divulgation d'informations confidentielles ou pour garantir l'autorité et l'impartialité du pouvoir judiciaire. »

Il est également à noter que depuis 1789, le délit de blasphème n’existe plus en France.

►Quels sont donc les cas d’abus de la liberté déterminés par la Loi (pour l’essentiel, c’est la Loi sur la presse de 1881 qui les définit) ? En voilà la liste, mais chaque point mériterait d’être explicité : la diffamation ou la calomnie, l’injure, les propos qui me rendent complice ou qui font l’apologie d’une action attentatoire à la vie de certaines personnes ou aux intérêts fondamentaux de la nation, l'apologie des crimes de guerre, des crimes contre l'humanité, la provocation à la discrimination, la haine ou la violence envers des personnes en raison de leur origine ou de leur appartenance (race, ethnie, religion, nation), de leur orientation sexuelle, de leur handicap. L’incitation ou l’apologie du terrorisme jouit d’un traitement spécial depuis novembre1914.

C'est aux juges qu'il revient d'apprécier, au cas par cas,  ce qui relève de la liberté d'expression et de ce qu'elle ne peut justifier.

►La liberté d’expression rencontre aussi une sévère limitation quant au respect de la vie privée (article 226-1 du Code pénal) et du droit à l’image

►Il faut ajouter deux lois relatives à la laïcité qui a des conséquences sur la liberté d’expression

- Loi de 1905 : séparation stricte du domaine public (entendu l’Etat et ses institutions) et du domaine religieux. La liberté d’expression, en particulier religieuse est affirmée, et contrairement à une interprétation fausse de certains, il ne s’agit pas de la restreindre au champ de la vie strictement privée. Ses manifestations doivent être autorisée et protégée y compris dans l’espace public. Il n’y a en effet pas de liberté d’expression sans qu’elle ait les moyens de s’exercer publiquement... Seul l’Etat et l’ensemble de ses services publics (en particulier par l’intermédiaire de ses agents) doit montrer une stricte neutralité relativement aux croyances religieuses (ou à la non-croyance).

- La loi de 2004 sur l’interdiction du port de signes religieux à l’école. « Jusque là, les usagers n’étaient pas obligés d’être laïques... » (Michel Miaille), seule l’institution publique et ses représentants (agents de l’Etat) devaient l’être.

►Enfin la loi Gayssot (1990) : interdiction de tout propos négationniste, c’est-à-dire la négation dans l’espace public de l’extermination des juifs et des Tziganes durant la seconde guerre mondiale.

►Nous terminerons ce rappel trop sommaire en évoquant le cas particulier de l’humour : La jurisprudence consacre en effet le droit à l'excès, à l'outrance et à la parodie lorsqu'il s'agit de fins humoristiques. Ainsi, en 1992, le tribunal de grande instance de Paris estimait que la liberté d'expression « autorise un auteur à forcer les traits et à altérer la personnalité de celui qu'elle représente », et qu'il existe un « droit à l'irrespect et à l'insolence ». Il appartient aux juges de décider... On peut donc user du registre de la satire et de la caricature, dans certaines limites. Dont l'une est de ne pas s'en prendre spécifiquement à un groupe donné de manière gratuite et répétitive.

2) Signification des manifestations « Je suis Charlie » pour la liberté d’expression. Réponse aux arguments de ceux qui disent « Je ne suis pas Charlie ».

Quel est le sens véritable de « Je suis Charlie », lors des grandes manifestations qui ont suivies les attentats criminels des journalistes, des personnes du magasin casher, et des policiers, au nom du djihadisme ? Le véritable message derrière « Je suis Charlie » est « Je suis juif, je suis musulman, je suis flic, je suis Charlie ». Autrement dit, je suis citoyen de La République, et je défends ces valeurs de liberté et de laïcité qui nous réunissent et doivent nous protéger indépendamment de nos appartenances. La question de savoir si je suis d’accord ou non avec les caricatures, avec leur humour, avec le fait de savoir si leur combat est le bon, regarde chacun d’entre nous, mais n’a strictement rien à voir avec le sens de la mobilisation du 11 janvier. C’est la République qui se lève le 11 janvier, en tant que communauté politique qui réagit à l’agression dont elle et ses principes fondamentaux sont l’objet, et il faut oublier nombre d’idioties qui ont été dites à ce sujet, quelque soit le camp politique. C’est le politique au sens le plus vrai du terme (indépendamment des appartenances de partis ou de confessions) qui fait irruption sur la scène nationale. Ce qu’ont dit au fond ces millions de français, c’est que ce qui les réunissaient, vivre ensemble dans une République laïque et de liberté étaient beaucoup plus important que ce qui les séparaient, et que ce combat là était un des combats politiques (au sens « noble » de ce terme) essentiels. C’est une communauté politique, au-delà des clivages de LA politique, qui a fait irruption pour se faire entendre. Cette analyse a été développée en particulier par Marcel Gauchet.

Répondre aux arguments de ceux qui disent « Je ne suis pas Charlie »

La liberté de critiquer n’est pas la même chose que la liberté d’offenser. Mahomet, L’Islam, représentent quelque chose de sacré pour moi. Je me sens offensé par les caricatures. Il devrait être interdit de se moquer des religions : rétablissons le délit de blasphème.

Il ya là deux notions importantes qui doivent être discutées

L’offense ? Concernant la question du droit ou non à l’offense : toute la  question est de savoir qui fixe les limites entre critique et offense ; car l’offense est quelque chose de subjectif : pour certains la caricature de Mahomet, ou le cliché d’un crucifix plongé dans un bain de sang et d’urine (« Immersions, œuvre de l’Américain Andres Serrano) est vécu comme un affront, d’autres y seront totalement indifférents. Ce qui doit limiter ma liberté est une autre liberté et non ma susceptibilité variable d’une personne à l’autre. Il est vrai qu’au nom de l’offense ressentie (nul ne peut par ailleurs contester un ressenti effectivement vécu...) n’importe quelle censure pourrait se justifier : je peux aussi par exemple trouver insultant et offensant  pour les personnes africaines atteintes du sida les positions du Pape contre la contraception, est-ce une raison suffisante pour interdire ses propos dans l’espace national ?  Si l’offense suffisait pour interdire, les plus « fondamentalistes » dans leurs opinions –c’est-à-dire ceux qui supportent le moins les opinions contraires – seraient les seuls juges pour fixer une censure toujours plus sévère et liberticide envers tous les propos qu’ils jugeraient relever de l’offense et du sacrilège, entraînant ainsi un mouvement de surenchère qui peut faire le lit des plus fanatiques... 

Le sacré ? Cependant, un critère de l’offense en matière religieuse semble davantage relever de quelque chose d’objectif : certains croyants (notamment à l’intérieur de l’Islam mais aussi dans la religion chrétienne) se réfèrent à la notion de blasphème pour faire la différence entre une offense ordinaire et une offense provoquée par l’attaque portée à quelque chose de sacré. Le critère paraît cette fois objectif : le délit de blasphème s’applique à chaque fois que l’on porte atteinte au caractère sacré de la religion. Mais là encore, ce critère ne peut s’appliquer à tous : il dépend des systèmes de représentations et de croyances de chacun. La République, par définition laïque, ne peut reprendre à son compte le caractère sacré de tel ou tel « bien », car çà serait déroger à sa neutralité, condition indispensable du pluralisme démocratique. Il ne peut en effet y avoir blasphème à partir d’un point de vue qui s’efforce de mettre toutes les croyances sur le même plan, et qui ne peut par conséquent reconnaître le caractère sacré de l’une d’entre elles dans l’espace public. Car si l’on reconnaît sacrés les attributs religieux des trois monothéismes, que dire alors de ce qui pourra être jugé offensant du point de vue du « sacré » Mormon ? Des Témoins de Jéhovah ? Mais d’autres « sacrés » apparemment non religieux ont tenté dans l’Histoire de faire valoir leur Vérité comme la seule légitime à s’exprimer : Staline, Mao, Pol Pot, l’ancien Ku Klux Klan aux USA et le sacré de sa « suprématie blanche » ...etc. La logique du sacré et de l’offense est très dangereuse si la République ne sait pas s’en séparer (ce qui ne signifie pas que cette valeur cesse d’être légitime dans le cadre d’une religion déterminée, pour les croyants concernés). « Une fois qu’elle est en route, il n’y a plus de bouton « on-off » pour l’arrêter » (Paolo Florès d’Arcais). Ce qui est difficile, c’est que pour certains croyants la loi de la religion est « plus sacrée » que la loi de la République... Si c’est la susceptibilité et l’offense subie (telle qu’elle est vécue subjectivement) qui fixent les limites de la liberté, cette logique conduit à faire le lit du fanatisme : elle justifie la condamnation à mort du blasphémateur (dans certains pays), ou mieux de l’apostasie, ou d’un millier de coups de fouets à l’instar du blogueur saoudien Raif Badawi qui est accusé d’enfreindre les valeurs religieuses.

((((((((((Nous ne devons pas considérer non plus qu’il y aurait une religion civile qui s’appellerait la République et qui prévaudrait sur toutes les religions, car nous entrerions alors dans un combat des différentes « sacralités » (cette idée de « religion civile » a pourtant était souvent défendue, elle est présente dans le Contrat social de Rousseau). Mais en réalité, l’idée républicaine est fondée avant tout sur un contrat collectivement décidé par des individus également libres ; et le principe laïque séparant l’Etat et les cultes, sur un principe juridique et politique de coexistence pacifiée entre les différentes croyances et options spirituelles. Les principes républicains ne tirent leur légitimité que des individus également libres qui les soutiennent... En ce sens effectivement, la primauté de la démocratie sur les autres valeurs ou principes est affirmée. ))))))))))

►Ils l’ont bien cherché ; comme a dit le Pape lui-même : « Si on injurie ma mère, je donne un coup de poing ! »

A propos des actes fanatiques, François 1er  semble concéder à leur décharge que lorsqu’on est offensé c’est normal de se défendre, et que  « si  on injurie sa mère », il va donner un coup de poing à l’auteur de l’injure... Le Pape commet trois graves erreurs : 1) Il néglige le caractère disproportionné de la réaction en ce qui concerne l’assassinat de 17 personnes en réponse à des caricatures. Ce que les manifestants mettaient en évidence en brandissant des dessins opposant les crayons aux armes meurtrières. Les éventuelles violences verbales ou graphiques ne peuvent pas être mises sur le même plan que les violences physiques et la mort. Même l’archaïque Loi du Talion (œil pour œil, dent pour dent) posait l’équivalence du crime au châtiment. 2) Il néglige le principe élémentaire de l’état de droit selon lequel on ne doit pas se faire justice à soi-même. 3) Et surtout  il confond croyants et croyances. Chaque croyant est inconditionnellement respectable en tant que personne. Toute injure à son endroit est condamnable et mérite réparation. Mais la croyance n’est pas, elle, respectable en tant que telle, pas plus que n’importe qu’elle autre idéologie ou opinion. Cela signifie qu’elle peut être l’objet de critiques mêmes virulentes, voire ne pas être « respectée » (au sens où l’on peut se moquer d’elle, la tourner en dérision etc.). Cela s’appelle le droit à la satyre, à la caricature, à la dénonciation...etc. Vous avez le droit de vouer aux gémonies une croyance ou une idéologie, et dieu sait ( !) que certains anticléricaux ou autres ne s’en sont pas privés au cours des derniers siècles. Mais les diatribes contre les « infidèles » ou autres « mécréants » ne sont pas en reste non plus... Nous avons ainsi le droit par exemple d’écrire un « brulot »[1], qui va « brûler » (mais pas au sens propre, c’est toute la différence !) sa « victime » (celle-ci étant en principe non pas une personne mais une opinion, une idéologie, une croyance, une création (pensons par exemple comment certaines œuvres d’art ont été littéralement vilipendées lors de leur création). Une croyance est une idée, une entité abstraite, et ne peut et ne doit être confondue avec ceux qui la portent. Cela au nom du respect que l’on doit aux personnes quelque soit leurs croyances (principe de laïcité).

Quelque soit la force de ce principe, il est un idéal régulateur et ne peut être un principe absolu... Confronté à la réalité empirique, il est parfois problématique...

Il est vrai cependant que nous ne pouvons pas ne pas tenir compte du fait que des personnes vont s’identifier à leurs croyances au point de ne plus faire la différence entre eux et elles ; l’offense sera alors vécue comme s’ils en étaient les victimes directes. Le principe de la séparation entre croyances et croyants est certes rationnellement valide dans notre culture de la modernité (comme nous venons de l’expliquer), et il est au fondement de notre conception du vivre ensemble. Mais cela ne signifie pas que nous devions rester aveugle à la façon dont d’autres, peut-être culturellement formés sur d’autres présupposés, ou tout simplement parce que cette séparation entre moi et mes idées est tout sauf évidente à pratiquer au quotidien (qui peut dire honnêtement qu’il ne lui arrive jamais de s’identifier trop fortement aux idées qu’il défend, au point de recevoir la critique comme une flèche adressée à lui pour le blesser, en particulier quand celle-ci est méprisante ? Et ceux qui adressent les flèches sont-ils toujours très clairs sur la cible visée[2] ? N’ont-ils pas aussi souvent tendance à vouloir toucher « là où çà fait mal », et à faire eux-mêmes l’amalgame entre la croyance visée et celui qui la porte ?). En réalité cette séparation entre croyant et croyance joue le rôle d’un idéal régulateur sans doute peu discutable au niveau des principes, mais jamais totalement réalisable empiriquement. Il aide notre conduite, nous montre dans quelle direction nous devons nous orienter.

Par ailleurs les choses se compliquent quand une personne représente à elle-seule une religion (Mahomet, Moïse, Jésus Christ...), est le symbole vivant d’une croyance : dans sa fonction de représentation et de symbolisation, il est alors au-delà du statut de personne, et devient par là-même une entité appartenant au domaine public et pouvant être objet de critiques acerbes, et même de mépris. Mais l’on comprend dès lors la difficulté des croyants qui sont attachés à l’existence de ces personnages au cours de l’histoire, et à la réalité de leur dimension personnelle, même si celle-ci est à l’origine d’un mouvement spirituel et institutionnel de plus vaste portée. En tant qu’ « incarnation » vivante d’une idée, Moïse, Jésus ou Mahomet réalisent en quelque sorte la fusion entre une personne et une croyance. Comme tout principe, celui de la séparation entre croyance et croyants a aussi ses limites dans l’absolu, ce qui ne l’empêche pas d’avoir une certaine validité empirique, et de nous fournir sur un plan pratique des repères très utiles pour la conduite de nos actions. 

►Il y a deux poids, deux mesures : pourquoi défendre Charlie Hebdo, et interdire Dieudonné ? Alors que l’islamophobie et l’antisémitisme devraient être jugés pareils.

Il y a là une confusion sur le sens des termes : l’antisémitisme est une forme de racisme  anti-juif (celui-ci rendant impossible de penser l’égale dignité de l’espèce homo sapiens, il n’est pas accepté dans l’espace public) qui doit être interdit. Ne pas confondre l’antisémitisme ni avec la critique du judaïsme comme religion, ni avec l’antisionisme qui est la critique de la politique de l’Etat d’Israël, et qui a parfaitement droit de cité. L’islamophobie est définie ainsi par le Conseil contre l'islamophobie en France (rapport 2014),  « il s'agit de l'ensemble des actes de discrimination ou de violence contre des institutions ou des individus en raison de leur appartenance, réelle ou supposée, à l'islam. Ces actes sont également légitimés par des idéologies et des discours incitant à l'hostilité et au rejet des musulmans. »
Le terme « islamophobie » suggère à l'origine une peur collective de la religion musulmane. Mais il s'impose depuis quelques années comme l'ensemble des réactions de rejet vis-à-vis des personnes musulmanes (ou supposées telles). Il est donc proche, si l’on s’en tient à cette définition, de l’antisémitisme, en tant qu’il manifeste un rejet des personnes musulmanes, et  l’argument d’une similitude entre antisémitisme et islamophobie paraît légitime. Mais les journalistes de Charlie se défendent d’être islamophobes, et le jugement de 2007 leur donne raison : « Attendu que le genre littéraire de la caricature, bien que délibérément provocant, participe à ce titre à la liberté d'expression et de communication des pensées et des opinions (…) ; attendu qu'ainsi, en dépit du caractère choquant, voire blessant, de cette caricature pour la sensibilité des musulmans, le contexte et les circonstances de sa publication dans le journal “Charlie Hebdo”, apparaissent exclusifs de toute volonté délibérée d'offenser directement et gratuitement l'ensemble des musulmans ; que les limites admissibles de la liberté d'expression n'ont donc pas été dépassées (…) ». Charbes, le directeur de Charlie Hebdo, qui termine son livre testament deux jours avant sa mort, se défend très fermement « d’être islamophobe au sens raciste de ce terme. ».On voit bien ici la difficulté : la notion d’islamophobie est très ambigüe et peut revêtir deux sens très différent[3]. 1) Celui d’un racisme antimusulman, qui se camoufle derrière la lutte contre l’Islam. Au nom d’une certaine laïcité, on  « revendique une France blanche et chrétienne où tout le monde partage la même culture », soit une manière de dire qu’ « on ne veut pas des musulmans » (François Dubet). L’islamophobie est bien souvent en effet un racisme à l’encontre  des personnes arabes sous couvert de religion. 2) Mais attention : l’ambiguïté du terme tient au fait qu’il désigne également la critique de la religion islamique et / ou islamiste. Tous ceux aujourd’hui, y compris dans le monde musulman, qui analyse sans concession comment l’Islam a accouché d’un enfant monstrueux qui s’appelle l’islamisme radical pourraient donc être accusé d’islamophobie ... Ce terme est ainsi instrumentalisé par les adeptes du fondamentalisme islamique afin d’empêcher toute critique de la religion. Ce que souhaiterait par exemple l’OCI (Organisation de la Conférence Islamique), qui milite pour que « la diffamation de religion » devienne un délit. C’est cette ambiguïté du terme qui fait dire à Manuel Valls, alors ministre de l'intérieur, qu'il refusait d'utiliser le terme « islamophobie », préférant l'expression « racisme antimusulman ». Pour conclure sur la question précédente : oui, l’islamophobie se rapproche de l’antisémitisme si on l’entend comme racisme antimusulman ; non, elle n’a rien à voir avec lui si on désigne par là la critique, même violente, de la religion. Compte-tenu de cette ambivalence constitutive, l’usage de ce terme n’est pas souhaitable...

Par ailleurs, Dieudonné tombe aussi (en plus de l’accusation d’antisémitisme), sous le coup des lois ordinaires condamnant l’incitation au meurtre : la revendication « Je suis Coulibaly », proférée le lendemain des meurtres de ce même Coulibaly, est une incitation au crime, non une liberté d’expression[4]. Qui ne voit sincèrement l’abîme de la différence ?

3) Le niveau juridico-politique de la loi et des institutions républicaines doit être distingué de celui de l’éthique personnelle. Ethique de conviction et éthique de responsabilité.

Tout ce qui vient d’être dit doit nous aider à poser précisément la question de la liberté d’expression et de ses limites. Une alternative semble se dessiner entre deux points de vue : 1) La liberté d’expression ne doit pas aller jusqu’à l’offense ou l’agression de certains croyants, à travers la satyre ou la dénonciation de leur religion, même si leurs auteurs expriment une vision du monde sous la forme d’un second degré, et qu’ils n’ont pas l’intention de blesser ; 2) Le blasphème n’est pas un délit en France, et n’est donc pas de nature à limiter une liberté d’expression qui est la marque de fabrique d’une République qui la protège inconditionnellement dans le cadre des limitations précédemment citées.

 Peut-être ne doit-on pas cependant s'en tenir stricto sensu à cette alternative, qui n'est autre que l'alternative entre la morale déontologique et la morale conséquentialiste.

Morale déontologique (généralement associée à ce que Weber appelait une éthique de conviction :elle est le résultat d’une logique de principes absolus et universels non négociables : ici, la liberté d'expression qui n'aurait comme limite que l'atteinte à la personne humaine, comme par exemple l'incitation à la haine vis à vis de l'autre, le racisme, l'antisémitisme, ces limites étant par ailleurs précisées par la Loi... Cette morale est généralement associée à une « éthique de  conviction ». On voit déjà que l'interprétation que l'on peut faire à propos de cette "atteinte" ou de ce "préjudice" peut être variable : nous pouvons penser qu'en droit la caricature du prophète ne s'en prend nullement à une ou plusieurs personnes mais à une religion, c'est-à-dire à une vision du monde et à une institution -contrairement au racisme et à l'antisémitisme- mais peut-on dénier le fait qu'un grand nombre de musulmans se sentent offensés ?

Morale conséquentialiste (associée à une « éthique de responsabilité ») pour laquelle la morale ne repose pas essentiellement sur l'intention initiale mais sur les conséquences des actions. Morale qui s’accompagne la plupart du temps d’une « éthique de responsabilité »[5].

Le philosophe Ruwen Ogien montre bien dans "Les croissants chauds..."[6], à l'aide de nombreux exemples, que nous sommes la plupart du temps confrontés à des conflits de valeurs dans lesquels aucune raison déterminante ne nous permet de choisir une option plutôt qu'une autre. Il nous encourage à reconnaître l’existence de plusieurs conceptions morales, aussi raisonnables, et dont la confrontation n’a pas que des inconvénients dans la mesure où elles peuvent nous conduire à approfondir et à complexifier ces théories d’ensemble, tout en acceptant le pluralisme moral. Les morales déontologiques (héritées de Kant) elles-mêmes savent désormais qu'elles sont impraticables dans l'absolu et admettent de très nombreuses dérogations à la règle. Ricoeur affirme que la "sagesse pratique" doit primer sur la seule application de la règle déontologique (tout en essayant de la trahir le moins possible), et que nous devons prendre en compte "les circonstances et les conséquences". De quelle « sagesse pratique » ici, pour reprendre un concept de Ricoeur, peut-il être question ?

Avant de tenter de répondre à cette question, il est nécessaire, à ce point du développement, de distinguer deux niveaux de réalité, distinction qui nous permettra d’articuler ensemble ces deux manières de penser ; nous nous référions jusqu’à présent à l'éthique pour juger de la bonne attitude, mais nous ne pouvons pas occulter le niveau du politique : il me semble qu'aujourd'hui, comme nous avons tenté de le montrer, les valeurs de la République, et notamment la valeur centrale de la laïcité, exclut l'interdiction du blasphème, qui serait une contradiction flagrante minant le principe de laïcité dans son cœur. Une telle modification de la loi serait en plus un désaveu insupportable par rapport aux victimes de la folie meurtrière, et comme une sorte d’excuse. Il faut bien comprendre qu'au niveau des principes qui régissent notre existence collective, l'interdiction du blasphème serait une entorse considérable au droit de critique et à toute la tradition caricaturiste. Car encore une fois, pour la République française, le blasphème ne peut pas exister : le concept même est religieux, et ne peut avoir de sens   dans le cadre d’un mode de pensée républicain et laïque ! Toute idéologie, toute philosophie, toute religion peut être critiquée et caricaturée... Comment faire une exception pour la religion sans saper le fondement même de cette laïcité ?

Cependant, sur le plan d'une éthique personnelle et collective (mais n'est-elle pas ultimement personnelle ?) la question doit se poser différemment : si effectivement la caricature de Mahomet est vécue comme une insulte personnelle et communautaire par beaucoup de musulmans, les journalistes et la presse dans son ensemble ne peuvent qu'être concernés par les effets de tels actes -attentats horribles, impact sur la communauté musulmane française et surtout au plan international : pensons aux manifestations dans le monde arabe et aux nombreux morts qui ont suivis à chaque fois la médiatisation des caricatures du Prophète - qui, reconnaissons-le, sont disproportionnés par rapport aux gains escomptés (dans une logique conséquentialiste). Nous devons ici prendre en compte tout simplement le fait de l'altérité : contrairement à un universalisme proclamé -là est bien le particularisme français de se considérer le détenteur de l'universel !-, et même si nous sommes en droit de penser que nous avons raison de penser ainsi, la majorité de la population de larges territoires dans le monde, en particulier le monde musulman, s'identifie très étroitement à la croyance religieuse (c’est un effet de la structuration religieuse de l’ordre social), et pense que la prétention des droits de l’homme doit être résorbée dans un ordre qui les dépasse : la tradition (charia, fatwa) qui est directement la traduction du Coran et donc de la Révélation, fixe une Loi qui « atteint le sommet final dans la réglementation des rapports humains »[7]. Même les musulmans qui adhèrent globalement aux règles de la République (je pense que c'est le cas de la grande majorité des français de religion musulmane, ce qui montre que l’islam est potentiellement soluble dans la République), vivent comme une agression les caricatures du prophète. C'est un fait qu'on ne peut contester, même si on peut s’efforcer de combattre sur le terrain des idées cette prééminence du divin sur les affaires humaines, notamment sur la démocratie). On peut et on a même le droit et le devoir de discuter et critiquer les idées ; on ne peut pas et on n'a pas le droit de nier un affect alors même qu'il s'exprime. La position qui se dégage d'une telle analyse différenciant le niveau politique et le niveau éthique, conduit à tenir bon sur les principes juridiques et constitutionnels, tout en faisant confiance aux individus et aux divers groupes de la société civile, en particulier les médias mais pas seulement - tout le monde est concerné - pour avoir une intelligence de la situation leur permettant une "autorégulation" qui tienne compte de tous les éléments du contexte et des conséquences probables de leurs actions (ce que nous avons appelé avec Ricoeur « sagesse pratique »). Mais ceci dans le cadre juridique et politique d’une liberté de principe à aucun moment remise en cause. Cette « autorégulation » est d’ailleurs largement pratiquée[8], n’en déplaise aux « guerriers » de la laïcité...[9] Nous pouvons raisonnablement penser que les évènements récents vont faire prendre toute la mesure de l’importance de cette autorégulation. L’anecdote suivante, très médiatisée aux lendemains des évènements de janvier 2015, illustre bien les termes de l’alternative entre une position qui s’arcboute sur la conviction et une autre plus soucieuse des effets produits par son action : la question s’est très vite poser aux médias de savoir s’ils devaient montrer les caricatures. Doit-on considérer en la matière qu’il n’y a qu’une position véritablement éthique, même lorsqu’on est attaché aux valeurs de la laïcité ? L’incident provoqué par Caroline Forest sur la chaîne anglaise  Sky News semblerait montrer que pour cette journaliste la réponse ne peut être que positive, et que toute autre opinion doit être refusée, sous peine de renier la liberté d’expression elle-même : il y a une et une seule position éthique.... Que s’est-il passé[10] ? Quand Caroline Forest, très proche de l’équipe de Charlie, le14 janvier, brandit devant les téléspectateurs de la chaîne Sky News où elle était invitée, la couverture du dernier exemplaire du journal à l’insu de son hôte, l’animatrice interrompe l’interview et s’excuse auprès des téléspectateurs qui auraient pu être offensés, en rappelant que la politique de sa chaîne était de ne pas montrer les caricatures du Prophète. Il s’en est suivi des propos indignés de la part de Caroline Forest qui parle « d’une violence inouïe et d’une hypocrisie absolue », et de la plupart des médias français... Nous pouvons pourtant légitimement nous demander ici de quel côté se trouve la violence et l’intolérance... Il y a en réalité deux lignes éditoriales différentes, et chacune peut à bon droit se réclamer d’un positionnement éthique.

 

                                                                                                  Daniel Mercier, le 28/04/2015

 

ANNEXE 1

Les limites à la liberté d’expression : quel encadrement juridique ?

► Loi sur la presse de 1881

Son article 1 est très clair : « L'imprimerie et la librairie sont libres », on peut imprimer et éditer ce qu'on veut. Mais là encore, après le principe viennent les exceptions :

L’article 29 de la même loi définit la diffamation comme étant « Toute allégation ou imputation d’un fait qui porte atteinte à l’honneur ou à la considération de la personne ou du corps auquel le fait est imputé » (« X a une mauvaise haleine et ronfle »), ou la calomnie qui consiste à « imputer à quelqu’un des actions qu’il n’a pas commises pour lui faire du tort »  (« X a volé dans la caisse de l'entreprise »), et l’injure comme étant « toute expression outrageante, termes de mépris ou invective qui ne renferme l’imputation d’aucun fait » (« X est un connard »).

Les articles 23 et 24 de cette même loi expliquent que « seront punis comme complices d'une action qualifiée de crime ou délit ceux qui, soit par des discours, cris ou menaces proférés dans des lieux ou réunions publics », en font l'apologie, et liste les propos qui peuvent faire l'objet d'une condamnation :

- les atteintes volontaires à la vie, les atteintes volontaires à l'intégrité de la personne et les agressions sexuelles, définies par le livre II du code pénal ;

- les vols, les extorsions et les destructions, dégradations et détériorations volontaires dangereuses pour les personnes, définis par le livre III du code pénal ;

- l'un des crimes et délits portant atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation ;

- l'apologie (…) des crimes de guerre, des crimes contre l'humanité ou des crimes et délits de collaboration avec l'ennemi.

- [Jusqu'à janvier 2015] : Le fait d'inciter à des actes de terrorisme prévus par le titre II du livre IV du code pénal, ou qui en auront fait l'apologie [désormais objet d'une loi spécifique].

- « La provocation à la discrimination, la haine ou la violence envers des personnes en raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée”, ou encore “leur orientation sexuelle ou leur handicap” ».

►La loi de novembre 2014 sur la lutte contre le terrorisme sanctionne plus durement les propos faisant l’apologie du terrorisme : désormais ils seront condamnés en comparution immédiate, les peines encourues seront renforcées, et le fait que ces propos soient tenus sur Internet sera considéré comme un fait aggravant.. La même loi introduit également la possibilité d'un blocage administratif - c'est à dire sans validation a priori par un juge - des sites de propagande djihadiste

La loi et l’humour : La liberté d'expression ne permet donc pas de professer le racisme, qui est un délit, de même que l'antisémitisme. On ne peut donc pas imprimer en « une » d'un journal « il faut tuer untel » ou « mort à tel groupe ethnique », ni tenir ce genre de propos publiquement. Néanmoins, les cas de Dieudonné ou de Charlie Hebdo ont trait à un autre type de question, celle de l'humour et de ses limites. La jurisprudence consacre en effet le droit à l'excès, à l'outrance et à la parodie lorsqu'il s'agit de fins humoristiques. Ainsi, en 1992, le tribunal de grande instance de Paris estimait que la liberté d'expression « autorise un auteur à forcer les traits et à altérer la personnalité de celui qu'elle représente », et qu'il existe un « droit à l'irrespect et à l'insolence ». Il appartient aux juges de décider ce qui relève de la liberté de caricature... Charlie Hebdo devait répondre devant la justice des caricatures de Mahomet qu'il avait publiées dans ses éditions. A l'issue d'un procès très médiatisé, où des personnalités s'étaient relayées à la barre pour défendre Charlie Hebdo, le tribunal avait jugé que l'hebdomadaire avait le droit de publier ces dessins : « Attendu que le genre littéraire de la caricature, bien que délibérément provocant, participe à ce titre à la liberté d'expression et de communication des pensées et des opinions (…) ; attendu qu'ainsi, en dépit du caractère choquant, voire blessant, de cette caricature pour la sensibilité des musulmans, le contexte et les circonstances de sa publication dans le journal “Charlie Hebdo”, apparaissent exclusifs de toute volonté délibérée d'offenser directement et gratuitement l'ensemble des musulmans ; que les limites admissibles de la liberté d'expression n'ont donc pas été dépassées (…) ». On peut donc user du registre de la satire et de la caricature, dans certaines limites. Dont l'une est de ne pas s'en prendre spécifiquement à un groupe donné de manière gratuite et répétitive.

► Le droit d'expression est sous un régime « répressif » : on peut réprimer les abus constatés, pas interdire par principe une expression avant qu'elle ait eu lieu. Mais si une personne, une association ou l'Etat estime qu'une personne a outrepassé sa liberté d'expression et tombe dans un des cas prévus dans la loi, elle peut poursuivre en justice. En clair, c'est aux juges qu'il revient d'apprécier ce qui relève de la liberté d'expression et de ce qu'elle ne peut justifier. Il n'y a donc pas de positionnement systématique, mais un avis de la justice au cas par cas.

ANNEXE 2 : ETHIQUE DE CONVICTION ET ETHIQUE DE RESPONSABILITE – TEXTE EXTRAIT DE : « LE SAVANT ET LE POLITIQUE » DE MAX WEBER

« Toute activité orientée selon l’éthique peut être subordonnée à deux maximes totalement différentes et irréductiblement opposées. Elle peut s’orienter selon l’éthique de la responsabilité [verantwortungsethisch] ou selon l’éthique de la conviction [gesinnungsethisch]. Cela ne veut pas dire que l’éthique de conviction est identique à l’absence de responsabilité et l’éthique de responsabilité à l’absence de conviction. Il n’en est évidemment pas question. Toutefois il y a une opposition abyssale entre l’attitude de celui qui agit selon les maximes de l’éthique de conviction - dans un langage religieux nous dirions : « Le chrétien fait son devoir et en ce qui concerne le résultat de l’action il s’en remet à Dieu » -, et l’attitude de celui qui agit selon l’éthique de responsabilité qui dit : « Nous devons répondre des conséquences prévisibles de nos actes. » Vous perdrez votre temps à exposer, de la façon la plus persuasive possible, à un syndicaliste convaincu de la vérité de l’éthique de conviction, que son action n’aura d’autre effet que celui d’accroître les chances de la réaction, de retarder l’ascension de sa classe et de l’asservir davantage, il ne vous croira pas. Lorsque les conséquences d’un acte fait par pure conviction sont fâcheuses, le partisan de cette éthique n’attribuera pas la responsabilité à l’agent, mais au monde, à la sottise des hommes ou encore à la volonté de Dieu qui a créé les hommes ainsi. Au contraire le partisan de l’éthique de responsabilité comptera justement avec les défaillances communes de l’homme (car, comme le disait fort justement Fichte, on n’a pas le droit de présupposer la bonté et la perfection de l’homme) et il estimera ne pas pouvoir se décharger sur les autres des conséquences de sa propre action pour autant qu’il aura pu les prévoir. Il dira donc : « Ces conséquences sont imputables à ma propre action. » Le partisan de l’éthique de conviction ne se sentira « responsable » que de la nécessité de veiller sur la flamme de la pure doctrine afin qu’elle ne s’éteigne pas, par exemple sur la flamme qui anime la protestation contre l’injustice sociale. Ses actes qui ne peuvent et ne doivent avoir qu’une valeur exemplaire mais qui, considérés du point de vue du but éventuel, sont totalement irrationnels, ne peuvent avoir que cette seule fin : ranimer perpétuellement la flamme de sa conviction. » Max WEBER, Le savant et le politique, Plon, 10/18, Paris 1995.

ANNEXE 3 : Penser la complexité de l’exercice du droit à la liberté d’expression : le niveau juridico-politique de la loi et le niveau de l’éthique personnelle (Daniel Mercier, le 10/12/2015)

Il s’agit d’une synthèse du point 3 du texte précédent « Charlie, Chevalier de la Barre... »

Il faut distinguer deux niveaux d’analyse : celui de la Loi et des institutions républicaines. Celui de l’éthique personnelle

Au premier niveau, les valeurs centrales de la République excluant l’interdiction du blasphème, il est hors de question de limiter la liberté d’expression par rapport aux religions, sous peine de miner en son cœur le principe de laïcité. Les concepts de « blasphème » ou de « sacré » n’ont pas de sens dans le cadre d’un mode de pensée républicain. Donc il ne peut pas y avoir d’exception.

Au deuxième niveau, deux éthiques entrent en concurrence : l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité. Il peut être intéressant aussi de rapprocher cette opposition entre ces deux éthiques à l’opposition philosophique entre une morale déontologique (sur le modèle kantien) et une morale conséquentialiste.

Ethique de conviction : je dis ou je fais ce que je pense devoir  dire ou faire à partir de convictions ou au nom de principes universels non négociables, sans me préoccuper des conséquences de mes paroles et de mes actions. Si par exemple je pense que la caricature du Prophète ne porte nullement atteinte en droit à des personnes mais à une religion, je continuerai à en faire et à les montrer quelles que soient les conséquences. Même si de fait un grand nombre de musulmans se sentent offensés, et que chaque publication de caricatures embrasent pendant un temps plusieurs régions du monde, et a aussi de lourdes conséquences sur le climat national...

Ethique de responsabilité : ne repose pas essentiellement sur l’intention initiale mais sur les conséquences des actions : « nous devons répondre des conséquences prévisibles de nos actes » (cf. texte de Max Weber in « Le Savant et le Politique »)

Il n’y a donc pas qu’une position éthique. Lorsqu’il s’agit de confronter la règle du devoir à la complexité d’une situation empirique, on sait maintenant (Ruwen Ogien le montre bien) que nous sommes souvent dans des conflits de valeurs où nous sommes obligés de négocier la meilleure formule possible... Ricoeur appelle cela « la sagesse pratique » qui doit prendre en compte autant que faire se peut la règle déontologique, mais aussi « les circonstances et les conséquences ». Quelle serait alors ici « la sagesse pratique » ?

L’affirmation de principe de l’existence de la liberté d’expression ne doit pas se confondre avec la façon dont nous faisons effectivement usage de cette liberté. La distinction précédente entre le niveau politique et le niveau éthique conduit à tenir bon sur les principes républicains, juridiques et constitutionnels. Mais dans le cadre juridique de cette liberté de principe, nous devons faire confiance aux individus et aux divers groupes de la société civile –les médias en particulier – pour avoir une intelligence de la situation leur permettant une « autorégulation » qui ne peut pas ne pas tenir compte des éléments de contexte et des conséquences de leur action. Contrairement à ce que certains guerriers de la laïcité prétendent, il n’y a pas qu’une position éthique s’arcboutant sur la conviction. L’anecdote du « clash » de Caroline Fourest, très proche de l’équipe de Charlie, sur une chaîne anglaise (Sky News) trois jours après les attentats du 11 janvier est à ce sujet très révélatrice....

Elle brandit devant les téléspectateurs de la chaîne Sky News où elle était invitée, la couverture du dernier exemplaire du journal à l’insu de son hôte, l’animatrice interrompe l’interview et s’excuse auprès des téléspectateurs qui auraient pu être offensés, en rappelant que la politique de sa chaîne était de ne pas montrer les caricatures du Prophète. Il s’en est suivi des propos indignés de la part de Caroline Forest qui parle « d’une violence inouïe et d’une hypocrisie absolue », et de la plupart des médias français... Nous pouvons pourtant légitimement nous demander ici de quel côté se trouve la violence et l’intolérance... Il y a en réalité deux lignes éditoriales différentes, et chacune peut à bon droit se réclamer d’un positionnement éthique.

 


[1] Machine de guerre dont les Anciens se servaient pour lancer des dards enflammés. Petit bâtiment bourré de matières inflammables que l'on utilisait pour incendier les vaisseaux adverses. Tasse de café fort sur lequel on fait flamber un sucre arrosé d'eau-de-vie. Journal, tract, etc., se livrant à de violentes polémiques. Au Canada, moustique dont la piqûre provoque une sensation de brûlure.

[2] Charbes, dans son dernier livre testament (il y met la dernière main deux jours avant sa mort) se défend très fermement d’être « islamophobe au sens raciste du terme ». Soit. Mais cela signifierait-il alors que l’on peut être islamophobe autrement ? On voit bien ici la difficulté du partage entre une religion (ou n’importe qu’elle autre croyance) et la personne qui en est la dépositaire...

[3] Elle concentre à elle-seule un malentendu théorique et une hypocrisie sur le plan éthique

[4] En 2005, Dieudonné fait scandale en apparaissant dans une émission de France 3 grimé en juif ultrareligieux. Il s'était alors lancé dans une diatribe aux relents antisémites. Poursuivi par plusieurs associations, il avait été relaxé en appel, le tribunal estimant qu'il restait dans le registre de l'humour. En résumé, la loi n'interdit pas de se moquer d'une religion - la France est laïque, la notion de blasphème n'existe pas en droit - mais elle interdit en revanche d'appeler à la haine contre les croyants d'une religion, ou de faire l'apologie de crimes contre l'humanité – c'est notamment pour cette raison que Dieudonné a régulièrement été condamné depuis, et Charlie Hebdo beaucoup moins.

[5] Sur éthique de conviction et éthique de responsabilité, cf. Max Weber, « Le savant et le politique ».

[6] « De l’influence de l’odeur des croissants chauds sur la bonté humaine », Ruwen Ogien

[7] « Les Musulmans face aux droits de l’homme », Sami Awad Aldeeb Abu-Sahlieh

[8] Davantage sans doute dans les pays anglo-saxons :cf. à ce sujet l’anecdote journalistique relatée plus loin.

[9] Entre nous, l’intérêt de la caricature du prophète, en dehors de l’aspect comique qui certes ne doit pas être occulté, n’est pas majeur... Sinon comme symbole du combat pour la liberté d’expression... A-t-on vraiment autant besoin d’en faire la démonstration ? N’est-elle pas un acquis que personne ne songe, dans notre pays, à contester (en dehors bien sûr des djihadistes) ? N’est-elle pas alors parfois une forme de défi ?

[10] Cf. à ce sujet article de Didier Fassin,  professeur en sciences sociales à l’Institut de Princeton,  « Ethique de conviction contre éthique de responsabilité ». 

 

 

Compte rendu de la séance par Michèle Barbu

 

                            Café philo du samedi 12 décembre (Sortie Ouest)       

                      Charlie, Chevalier de la Barre, même combat

Le Chevalier de La Barre a été exécuté en 1766  en Place Publique pour ne pas avoir salué une procession. Deux parties dans la discussion :

   1) Arguments du côté de ceux qui disent : « Je ne suis pas Charlie »

    2) Analyse pour comprendre l’usage que nous faisons de cette liberté d’expression

 

Les arguments de ceux qui disent « je ne suis pas Charlie » sont de 3 types :

 

La liberté de critiquer n’est pas la liberté de blasphémer. Mais la logique du sacré peut conduire au fanatisme. Si l’offense suffisait pour interdire, les plus « fondamentalistes » dans leurs opinions –c’est-à-dire ceux qui supportent le moins les opinions contraires – seraient les seuls juges pour fixer une censure toujours plus sévère et liberticide

 

« Ils l’ont bien cherché ».On s’appuie sur une déclaration du Pape : si on est offensé on doit se défendre  Si on insulte ma Mère, je donne un coup de poing). Mais disproportion entre l’offense et le châtiment ! Et que penser du fait de se rendre justice soi- même dans un Etat de droit ? Et ne confond-on pas « Croyance » et « Croyant ». Si le croyant est à respecter, la croyance non ; on peut lutter contre les idées.

 

Il y a 2 poids 2 mesures. Pourquoi autoriser Charlie et condamner Dieudonné (accusé d’antisémitisme) ? Les journalistes de Charlie ne sont pas islamophobes quand il publie les caricatures (le tribunal de justice a tranché).  L’islamophobie est le rejet des Musulmans, et il est vrai que souvent la lutte contre l’Islam camoufle un racisme anti-arabe ; Le terme est ambigu car il désigne aussi la critique de la religion islamique. En ce sens, que penserions-nous d’une République ou nous ne pourrions pas le faire ?

   2 ) Il existe 2 types d’éthique : L’éthique de conviction (morale du devoir ; j’agis en fonction de principes universels quelles que soient les conséquences) et celle de responsabilité (morale conséquentialiste ; ce qui va être prioritaire ce sont les effets des actions) ; on tient compte des conséquences et des circonstances. En Angleterre par exemple (entre autres pays), on ne montre pas les caricatures.

La liberté d’expression, jusqu’où ? Cette liberté nous apparait un droit (les droits ne sont pas les mêmes suivant les pays. Ainsi aux USA on ne limite pas du tout cette liberté d’expression).Aujourd’hui nous traitons cette liberté en lien avec la laïcité. Il y a polusieurs façons de limiter la liberté d’expression. La force par exemple (la loi du plus fort) ; mais aussi la loi qui est censée émaner d’un pouvoir démocratique. Enfin au plan individuel chacun de nous en tant que sujet est amené à gérer et contrôler sa liberté d’expression pour vivre en bonne entente avec les autres (et aussi avec soi-même) ; et inversement nous pouvons aussi accepter d’entendre des choses qui me paraissent porter gravement atteinte à mes convictions...

Depuis les attentats du 13 novembre il y a une recrudescence du sacré (Le drapeau tricolore, la Marseillaise….symboles sacrés pour les Républicains). Parmi les valeurs sacrées de la République, les valeurs de « liberté, égalité, fraternité », le « bien commun » sont évoqués et doivent primer sur les intérêts individuels. L’Ecole aussi peut être considérée comme un lieu sacré de la République (on parle d’école sanctuaire). Nous disons aussi que « les enfants sont sacrés »....  Si nous élargissons et « métaphorisons » à ce point l’usage de ce terme, le sacré déborde alors largement le domaine de la religion... Certains citent la Deep Ecologie qui sacralise la nature, ou Spinoza et son panthéisme ! On voit ici le danger : on ne sait plus vraiment de quoi nous parlons ... Et comment la République peut mettre sur le même plan toutes les croyances (principe de laïcité) si elle décrète sacrées certaines valeurs plus que d’autres, et les siennes en particulier ? Une prochaine réflexion sur le sacré et la République apparaît comme indispensable...

La liberté est toujours à conquérir et à développer. Pour que la liberté d’expression soit opérante dans notre siècle, il est important de développer des espaces d’expression permettant la confrontation des différences et le vivre ensemble dans des règles bien établies.