"Les âges de la vie : quels changements ?"

 

Vendredi 15 mars 2024 à 16h30 au Chapiteau Hérault Culture Scène de Bayssan.

Le sujet :

"Les âges de la vie : quels changements ?"

 

  Présentation du sujet.

"Les âges de la vie : quels changements ?"

Le sujet est en lien avec le spectacle " Génération(s) " de la Compagnie Le Cri Dévot dirigée par Camille Daloz.

 

 

A l’occasion du spectacle« # Générations » (Compagnie Le Cri Dévot), le café philo vous propose de réfléchir au sujet suivant : « Les âges de la vie : quels changements ?  Nous faisons habituellement mention de quatre « âges » : l’enfance, la jeunesse, la maturité ou l’âge adulte, la vieillesse ; l’adolescence venant recouvrir partiellement la jeunesse. A chacun de ces âges était dévolu un certain nombre de traits caractéristiques, et la frontière entre eux paraissait à peu près clair. En est-il toujours ainsi ? Ces frontières aujourd’hui semblent se brouiller, et personne ne semble vouloir faire son âge, comme si finalement, nous pouvions nous débarrasser de cette encombrante question de l’âge !  Essayons donc de revisiter cette partition des âges pour dégager les principaux changements qui sont intervenus en particulier durant ces quatre ou cinq dernières décennies

 

 
 

Ecrit Philo

"Les âges de la vie : quels changements ?"

Quelques lectures utiles : « L’immaturité de la vie adulte » de Jean Pierre Boutinet ; « Philosophie des âges de la vie » de Pierre Henri Tavoignot et Eric Dechavanne ; l’article de Marcel Gauchet paru dans la revue « Le débat » : « Redéfinition des âges de la vie »

 

A l’occasion du spectacle de ce soir, « Générations », sur les préoccupations de l’adolescence contemporaine, nous nous interrogerons ici sur ce qu’il est convenu d’appeler « les âges de la vie » pour nous demander quels sont les changements éventuels intervenus durant ces dernières décennies dans la configuration de ces différentes périodes de l’existence. Nous faisons habituellement mention de quatre « âges » : l’enfance, la jeunesse, la maturité ou l’âge adulte, la vieillesse, L’adolescence étant partiellement confondue avec la jeunesse, à la différence près qu’elle désigne plus précisément ce moment intermédiaire où l’on ne veut plus être un enfant (désir d’émancipation), mais où aussi on a tendance à ne pas vouloir non plus s’adapter au monde adulte et se fondre avec lui. Au premier regard, l’impression est que les frontières se brouillent de plus en plus : elles ne semblent plus structurer autant ces différents moments de l’existence : plus personne ne veut faire son âge, et le fantasme d’une vie débarrassée des âges semble parfois nous habiter, certains même engageant leur fortune pour atteindre ce vieux rêve de l’immortalité ! Les ados sont de plus en plus de grands enfants, les adultes veulent à tout prix rester jeunes, et les vieux ne sont plus ce qu’ils étaient, entament même souvent une deuxième vie après la retraite. Quant à l’imaginaire de la jeunesse, il  semble prendre le pas sur ceux de tous les autres âges… Essayons d’analyser ce phénomène en luttant contre l’illusion présentiste, et en rattachant les changements intervenus dans la configuration des âges à deux facteurs sans doute prépondérants : l’allongement de la vie d’une part, le double mouvement de détradtionnalisation et d’individualisation d’autre part.

  1. Des changements anthropologiques : érosion de « l’ordre des âges » et allongement de la vie
  2. Le troisième et le quatrième âge
  3. Une redéfinition de l’enfance et la jeunesse
  4. Rester jeune : un monde sans adultes ?

        1 . Des changements anthropologiques : érosion de « l’ordre des âges » et allongement de la vie

  • L’ordre des âges structuré par les liens de parenté – la loi des ancêtres, le lignage, les rapports de filiation – s’est progressivement effacé avec l’apparition des Etats Modernes (XVIème siècle). Mais ce processus fût très progressif et les fantômes de ces anciennes formes de tradition ont continué de hanter la modernité jusque dans les années 70. On assiste à partir de ce moment, selon Marcel Gauchet, à une désinstitutionalisation  de la famille et une détraditionnalisation de toutes les formes sociales[1], qui conduit notamment à effacer tous les vestiges du « statut d’âge ». Le cours de l’existence est passé pour l’essentiel dans la sphère privée, et du point de vue du fonctionnement social, il n’y a que des individus semblables, les différences générationnelles gardant leur importance mais ne concernant plus que les proches et ceux qu’elles concernent. Dans une société traditionnelle s’appuyant sur l’insurmontable legs du passé, l’avancée en âge intronise les gardiens de la transmission ; ainsi, au-delà du déclin et de la mort, la tradition consacre « une forme de « croissance sociale » qui couronne le chemin…. »[2] . Dans les sociétés modernes à partir des années 80, l’organisation en âges finit de se relâcher en tant qu’armature explicite, d’autres liens de l’être-ensemble prennent la place : l’Etat, l’organisation des rapports sociaux et d’échanges, le droit sur la base de contrats entre libres individus. Non pas que les faits de parenté et d’âge n’existent plus, loin s’en faut, mais « ils ne participent plus du cœur de l’ordre social »[3]. Pour mieux faire comprendre ce phénomène de détraditionnalisation de statuts d’âge jusqu’à présent étroitement associés à des rites de passage, citons un extrait remarquable de AnnieErnaux, dans « La Honte (1997). Elle parle de son enfance en 1952, dans sa petite ville de Bretagne :

El le temps de la vie s’échelonne en « âges de », faire sa communion et recevoir une montre, avoir la première permanente pour les filles, le premier costume pour les garçons

Avoir ses règles et le droit de porter des bas

L’âge de boire du vin aux repas de famille, d’avoir droit à une cigarette, de rester quand se raconte des histoires lestes

De travailler et d’aller au bal, de « fréquenter »

De faire son régiment

De voir des films légers

L’âge de se marier et d’avoir des enfants

De s’habiller avec du noir

De ne plus travailler

De mourir

On peut lire également Jean Pierre Boutinet dans un entretien pour Le Point en 2007 : « Un rite de passage implique une métamorphose totale de l’individu, fermement dirigée par la collectivité. Dans nos temps individualistes, il faut être soi-même d’un âge à l’autre et la collectivité nous laisse libre, c’est-à-dire aussi démuni. Cela ne signifie pas que tous les seuils aient disparu. Le premier salaire, l’installation en couple, le premier enfant pour l’entrée dans la vie ; la retraite pour la vieillesse : ces étapes demeurent, mais elles sont moins nettes, plus étalées et surtout réversibles. »

  • L’impact de l’allongement de la vie est considérable. L’allongement de la durée de vie a considérablement bouleversé la définition des âges. Sur un siècle, de 1900 à 2000, les ressortissants de l’Occident développé ont gagné quelque chose comme trente ans d’espérance de vie à la nais­sance (recul de la mortalité infantile et accroissement de la longévité). A partir de 1900, le recul de l’âge de la mort se poursuit à un rythme d’horloger (un trimestre par an). Trente ans, c’est-à-dire le temps communément estimé d’une généra­tion. De 2000 à 2015 en Europe, l’espérance de vie a augmenté de 5 ans… Elle semble s’être stabilisée ces dernières années, mais cette progression est un fait social et culturel sans précédent. Il s’explique par des progrès de la médecine, mais aussi de la production de ce qui va améliorer la condition sociale de l’être humain : les budgets de la santé, de l’éducation, des loisirs, augmentent massivement, les conditions matérielles s’améliorent sensiblement, les conditions de travail également. Compte-tenu des tendances démographiques de la grande majorité des pays d’Europe, nous assistons à une « seniorisation » de la population. En France en 2050, plus d’un tiers de la population aura plus de 60 ans. Un tel phénomène ne peut qu’altérer la façon dont nous nous représentons et dont nous vivons ces différentes étapes de la vie, et l’image que l’on se fait de son cours entier…

 

 2. Le troisième âge, distinct du quatrième

Cet allongement de la vie fait apparaître, par démembrement de ce que nous appelions vieillesse, une nouvelle période de l’existence : un « troisième âge » distinct désormais du quatrième. Comme une phase de maturité supplémentaire, que l’on pourrait appeler celle de « l’individu accompli ». Libérés des contraintes du travail, relativement aussi des charges de famille (même si nous y participons parfois par le biais des petits-enfants, mais pas de façon aussi massive), dotés encore, la plupart du temps, d’une forme physique correcte, cette période est souvent considéré par l’esprit collectif comme le point culminant de l’existence, avant la sénescence et la mort. Certes nos sociétés tournées vers l’avenir sont très peu préoccupées par les personnes âgées qui n’auraient plus de rôle à jouer, et ne s’intéressent à elles qu’en termes d’assistance. Mais en revanche, les acquis de l’Etat Providence et l’étirement de la vie de ces 100 dernières années, permettent de créer une autre figure de la maturité à l’intérieur de l’ex-vieillesse, et d’une forme d’épanouissement. Nous évoquons souvent « la société des individus » qui caractérise la décantation récente de notre Modernité démocratique, mais cette période de l’existence est une période où c’est en quelque sorte « le temps de l’individu » : un temps « dont la jouissance privée de soi et l’existence sans autres buts que ceux que s’assignent son titulaire, fournissent le couronnement ». Parfois le choix (souvent) est de se consacrer de près ou de loin aux affaires de la Cité, mais l’important est qu’il s’agisse d’une décision strictement personnelle[4]. L’investissement de la chose collective s’avère dans bien des cas être considérée comme le meilleur emploi de la liberté individuelle.

 3. Une redéfinition de l’enfance et de la jeunesse

L’enfance

Dans un monde de plus en plus complexe et incertain, dans lequel le changement est permanent,et compte-tenu de l’objectif éducatif de préparer les enfants à une vie de plus en plus longue (ce n’est pas la même chose d’aborder la vie quand on a 30 ans devant soi, ou de le faire quand on a 60 ans devant soi), notre société des individus considère prioritaire  cette période préparatoire de l’éducation. Il ne s’agit plus tant de préparer à quelque chose qui est défini au dehors (comme un métier ou un emploi), mais d’une sorte de propédeutique permettant d’accumuler des ressources propres à se déterminer soi-même, en dehors de toute assignation extrinsèque qui serait passivement subie. C’est « le choix de soi » qui prévaut, s’apparentant à une formation de l’individualité (au moins dans l’idéal). D’où le privilège accordée à une démarche qui est censée s’accorder davantage au développement de soi, aux besoins et intérêts de l’individu, qu’à des contenus précis qui seraient trop réducteurs et contraignants. Cette phase d’individualisation peut entrer en tension très forte avec des formes plus traditionnelles d’éducation relevant de la nécessité d’une transmission plus impositive.  Selon Marcel Gauchet, cette tension révèle une contradiction : la société selon l’individu (et donc aussi l’école) ne tend-t-elle pas à empêcher la mise en œuvre des conditions qui permettraient à cet individu de se former ? Nous ne pouvons développer ici cette thèse, mais quoiqu’il en soitcette orientation pèse sur la façon dont on pense l’enfance : l’enfant est l’objet de toutes les attentions éducatives, doit être valorisé, protégé de tout ce qui peut venir troubler de l’extérieur son propre développement, en proportion de l’éloignement et de l’indiscernabilité de l’avenir : à défaut de le préparer à un avenir bien circonscrit, il s’agit de « le préparer à lui-même » (Marcel Gauchet). Les adultes projettent ainsi leur idéal d’autonomie sur l’enfant, mais une telle représentation de l’enfant ne masque-t-elle pas la réalité de l’expérience enfantine ? En définitive, l’enfant n’est-il pas celui qui est jeté dans ce monde en naissant, un monde qui est déjà là et nous précède, étranger à ses propres raisons subjectives ? La projection d’une telle autonomie n’a pas grand sens pour lui, son désir étant de trouver sa place, préoccupé de se sentir pareil à ceux qui l’entourent et l’ont précédé. Certes, l’enfant est naturellement égocentrique, mais celui-ci n’est-il pas précisément source d’angoisse si rien du monde adulte ne vient rappeler fermement à l’enfant que ces représentations inconscientes ne correspondent nullement à la vérité du monde ? S’il est vrai qu’apprendre c’est sortir de soi et se confronter à l’altérité du monde, la fiction d’un individu qui s’auto-invente sans le recours de l’Autre, est dangereuse. Toujours est-il que cette pensée de l’enfance n’est pas étrangère au “culte des petits rois” que de nombreux psychologuesont décrit…

La jeunesse et l’adolescence

D’abord la jeunesse : c’est une période qui englobe de manière vague et universelle tous ceux qui sont sortis de l’enfance, et s’applique donc à tous les êtres qui sont en passe d’entrer dans la vie(contrairement à l’adolescence qui est plus circonscrite). La jeunesse recouvre cette période de l’accès à la puberté et au statut de « personne ». Ce statut n’est pas que formel et se traduit par l’apprentissage concret de son usage (de ce qu’est une personne) par la connaissance du monde, des autres, et des différents codes sociaux qui régissent nos relations mutuelles. Beaucoup font aller la jeunesse jusqu’à l’âge de trente ans…  La catégorie de l’adolescence est beaucoup plus récente et circonscrite : elle apparaît au milieu du XIXème siècle, et correspond approximativement à la période l'enseignement secondaire. Cette catégorie a surtout intéressé les psychologues et les psychanalystes car elle enferme en son sein une violente contradiction que nous pourrions résumer ainsi : c’est un âge qui d’une part confine à une sorte de relégation statutaire (par rapport au jeune adulte), qui se traduit parune forte dépendance vis-à-vis des adultes ; et d’autre part, l’adolescence est aussi le lieu de préparation de la responsabilité, via les savoirs scolaires. L’adolescence est aussi le lieu de préparation d’un monde futur de plus en plus autonome de l’ancien. D’où une tension et une frustration intenses, et l’ambivalence souvent décrite dans la littérature psychologique de cet âge que certains qualifient de « moratoire psycho-social »[5]. Ambivalence entre le désir d’émancipation et le refus d’entrer dans le monde adulte tel qu’il est fait. Que devient l’adolescence aujourd’hui ?

Elle semble en quelque sorte rongée par les deux bouts. C’est-à-dire ? D’un côté, face à l’éloignement de l’avenir et son opacité de plus en plus grande, l’adolescence a tendance à être une simple extension de l’enfance, de plus en plus éloignée du monde adulte ; Plus que jamais la conquête de l’autonomie, la préoccupation de se construire soi-même et de se former, tout en s’éloignant de toute détermination sociale et/ou professionnelle, sont au centre  de son « souci ». De l’autre côté,  elle est rongée par l’autre bout, celui de l’évanouissement du modèle qu’il était convenu d’appeler une « maturité adulte ». En effet, cet ancien modèle de l’adulte s’est plus ou moins évanoui. De quoi parle-t-on ? De celui qui avait en charge la reproduction et la relève des générations, qui était autosuffisant économiquement, qui avait une place sociale centrale « au cœur mêmedu processus de perpétuation de la société au-delà de la mort des vivants »[6]. Ce modèle se vide progressivement de son sens : la procréation, plus largement la vie familiale, sont devenues purement privées. La référence des jeunes générations n’est plus vraiment la fondation d’un foyer, ni le mariage, et l’existence adulte elle-même exerce moins cette fonction de modèle (l’adulte accompli) qu’elle a longtemps exercée.  Pour résumer ce « brouillage des seuils » (qui continuent d’exister cependant) en amont et en aval, l’adolescence a tendance à se fondre dans un grand premier âge d’une jeunesse imprégnée d’enfance. Du côté de l’adolescence, nous évoquons beaucoup moins la fameuse « crise » ou « révolte » adolescente… sans doute parce que la structure patriarcale qui a été le principal carburant de mai 68 a quasiment disparue (quoiqu’en disent certains courant féministes). Cet îlot de tradition (la famille) a longtemps résisté à la vague d’égalisation et d’émancipation des individus, et à sa traduction juridique en termes de droits. Ce verrou a finalement sauté à la suite de mai 68 et du mouvement de désinstitutionnalisation général (en particulier de la famille), au profit des valeurs centrales de l’individu et de ses droits. Par ailleurs la volonté de la jeune génération d’entrer dans ce monde des adultes n’est plus aussi évidente qu’elle n’était, ni la volonté de le changer. Il s’agirait plutôt de s’en protéger le plus longtemps possible…

« Rester jeune » : un monde sans adultes ?

Nous voudrions ici mentionner deux types de changementssusceptibles de nous aider à mieux comprendre ces nouvelles représentations de la vie adulte.

L’important aujourd’hui est de « toujours rester jeune »[7], et le monde adulte n’est plus valorisé, assumé comme un état de maturité et d’accomplissement, comme ce fut le cas auparavant. Ce qui compte n’est pas tant l’engagement professionnel ou sentimental jugés contraignants, que le fait d’avoir toujours des possibles devant soi, des projets d’avenir, pouvoir potentiellement refaire sa vie, ne pas se fixer définitivement, ne pas s’aliéner dans le déjà réalisé. Un ami me disant très récemment, depuis longtemps affecté par les années qui s’accumulent, « qu’on est vieux quand on a plus de projet d’avenir ». Le modèle du foyer et de la carrière longue existe toujours (peut-être surtout pour la minorité sociale privilégiée), mais sa valeur prescriptive s’érode pour le plus grand nombre (ce constat doit être mis en perspective avec la beaucoup plus grande labilité des trajectoires professionnelles). Le terme « adulte » devient fréquemment péjoratif, au sens où nous serions pris dans des rôles imposés dont nous ne parviendrions plus à nous défaire… La jeunesse devient le modèle de l’existence entière. Les individus seraient « déliés de l’obligation et du devoir de maturité »[8]. Les valeurs du « développement personnel » priment sur celles d’une réussite sociale assumée à travers l’identification à un rôle social enviable et reconnu… Il ne s’agit bien sûr  que d’une tendance qui coexiste avec l’ancienne, mais qui est sans doute très significative de l’époque nouvelle.

Cette première dimension du changement dans notre ancienne représentation de l’âge de la maturité doit également être mise en regard avec un certains nombre de facteurs sociaux contemporains, cette fois vécue plus passivement : la complexité du monde, son incertitude, ses potentialités de ruptures toujours plus grandes, la vitesse des changements technologiques etc., contribuent à développer chez l’adulte des sentiments d’immaturité et de dévalorisation de soi[9]. Nous citerons en vrac parmi ces facteurs déstabilisants :  la déstructuration de beaucoup de situations adultes à cause du chômage, de l’instabilité économique, de l’exclusion sociale qui peut être brutale ; le sentiment d’être dépassé par le flot des informations diverses déversées sur différents réseaux, informations que nous ne parvenons plus à maîtriser ; la difficulté à garder le contrôle sur des innovations techniques qui se succèdent à un rythme de plus en plus rapide ; l’incapacité fréquente à anticiper, pris dans les rets de l’accélération sociale de nos vies, et donc condamnés à l’urgence, à l’immédiat, à l’instantané, qui empêchent de se vouer à une action durable. Dans ce monde de plus en plus incertain, et en l’absence de ritualisation ou d’institutionnalisations fortes du cours de la vie (service militaire, mariage, entrée dans la vie professionnelle, départ fixe à la retraite), il est demandé à l’adulte de  s’orienter lui-même, de décider lui-même, de se gouverner lui-même.Comme l’a bien montré le sociologue Ehrenberg[10], cette nouvelle responsabilité de gouverner sa vie en toute autonomie génère chez le nouvel individu un « syndrôme d’insuffisance » qui peut s’apparenter aux tendances dépressives, si nombreuses dans ces nouveaux contextes sociaux. Lorsque les vies sociales et personnelles sont aujourd’hui ponctuées par des changements toujours plus nombreux et non nécessairement voulues, en quelque sorte chahutées par l’évolution des contextes de travail, il est plus difficile d’être reconnu dans un itinéraire personnel et professionnel cohérent, d’où un sentiment d’inutilité relativement répandu.

 


[1] J’ai eu l’occasion de faire une conférence à Narbonne sur « le nouvel individu contemporain » et ce mouvement de transformation de l’institution familiale en un simple groupement privé entre personnes. 

[2]Marcel Gauchet, « Redéfinition des âges de la vie », Le Débat.

[3]Ibid

[4] Marcel Gauchet, « Redéfinition des âges de la vie », Le Débat.

[5]Notion notamment développée par le psychologue américain de l’adolescence Erik Erikson, auteur d’une théorie du développement psycho-social en huit stades.

[6] Marcel Gauchet

[7]Il faut sans doute ne pas confondre cette formule avec le « jeunisme » qui serait plutôt une forme excessive et caricaturale de cette tendance anthropologique profonde...

[8] Marcel Gauchet

[9]« L’immaturité de la vie adulte », Jean Pierre Boutinet. Ce titre est en lui-même « oxymorique », la maturité étant plutôt associée à la vie adulte…

[10] « La fatigue d’être soi »