"Que pour bien agir, il faut agir à propos."

vendredi 9 septembre  2017 17H45 à la Maison du Malpas

Le sujet 

Que pour bien agir, il faut agir à propos. (Montaigne)

 

 

PRESENTATION DU SUJET

 

 La simplicité de la formule saute aux yeux : à peine à la hauteur d’un concept, plutôt  émanation d’une sagesse populaire dont nous pourrions avoir tendance à négliger la  teneur… Ce serait une erreur grave : même si elle ne donne pas facilement prise à la  philosophie tant elle apparaît un peu terne et sans arête, elle nous dit l’essentiel sans  doute concernant ces deux dimensions essentielles de l’action que sont l’éthique et la  stratégie. Le rapprochement de cette phrase à la fois de la sagesse pratique  aristotélicienne, et de « la voie » (tao) frayée par les lettrés chinois, si bien analysée  par François Jullien, peut nous permettre de mieux la saisir… Mais en quoi entre-t-elle  en tension avec la conception habituelle de l’action qui parcoure l’histoire de notre  pensée ? Doit-on opter pour l’un des termes de l’alternative ? L’idée grecque  du  « kaïros » n’ouvre-t-elle pas la possibilité d’une synthèse ?
 
 
 
 
 
 

 

Ecrit philo

 

La simplicité et la familiarité de la formule saute aux yeux ; modestie du prédicat « à propos » ; « à peine construit, plat et sans arête » dit F. Jullien. Montaigne (Les Essais) n’adhère à aucune école (stoïcisme, scepticisme, hédonisme, épicurisme), mais varie ses positions en fonction des circonstances de la vie et des thèmes abordés. Une telle préconisation ne donne pas finalement prise à la philosophie, sorte de sagesse populaire qui ne revendique aucune éthique explicite… Et pourtant peut-être dit-elle l’essentiel : l’idée de disponibilité (rejoignant ici la pensée chinoise)… mais explicitons cet « agir à propos »…

Agir à propos : action opportune. A rapprocher de « l’esprit d’à propos » : qualité de celui qui manifeste de la présence d’esprit, qui dit les choses opportunément. Deux dimensions y sont intimement mêlées : éthique, du point de vue de la finalité de l’action (ce qui est bon pour moi et pour les autres), mais aussi stratégique (ce qui est efficace, habile, réussi). Les grecs parlent à ce sujet de « métis », l’intelligence rusée, comme celle d’Ulysse, l’homme « aux mille tours ». Le « bien agir » ou l’agir opportun doivent être rapprochés du concept aristotélicien de « phronésis », que l’on traduit aussi bien par sagesse pratique que par prudence (dans un sens sensiblement différent qu’aujourd’hui)

Prudence, sagesse pratique, kaïros : pour Aristote l’évaluation de l’agir opportun s’évalue dans trois directions : «  en vue de la fin qu’il faut, de la façon qu’il faut, et quand il faut ». Pour quoi ? Comment ? Quand ? Comme déjà dit, en même temps éthique et stratégie.  Il distingue cependant les deux, la prudence étant en quelque sorte la reprise éthique de l’habileté (qui elle ne s’embarrasse pas d’éthique mais ne vise que l’efficacité). Pour Aristote, ce qui relève des affaires humaines échappent à la nécessité et relèvent d’une forme de contingence et donc d’un savoir qui est lié aux circonstances et à la singularité d’une situation donnée. Seule la délibération et l’expérience peuvent me permettre de trouver les bons moyens en fonction des fins que je me suis prescrit. La prudence n’a rien à voir avec une tiédeur qui manque d’audace ou de courage, mais avec une intelligence pratIque de choisir l’action juste, au sens de justesse. Dans cette perspective, le troisième élément ‘quand il faut » revêt une importance centrale : Montaigne aussi nous convie à savoir choisir le moment opportun, l’instant décisif, ce qu’on appelle aussi l’occasion ou le kaïros. « Avant l’heure, c’est pas l’heure, après l’heure, c’est plus l’heure ». Exemple utilisé par Eric Fiat dans une conférence à « l’Espace Ethique Alzheimer »  (le sujet est l’annonce de la maladie que les soignants doivent faire au patient et à la famille) : mise en garde contre un protocole, une procédure, une routine qui passe à côté de la singularité du malade et de la situation – contre une approche strictement rationnelle. Nécessaire mais insuffisant. D’après la déontologie d’inspiration kantienne, le savoir et l’énoncé de la vérité seraient sensés primer sur toute chose… C’est en réalité Benjamin Constant qui a raison contre Kant quand il explique que çà peut-être dangereux de dire la vérité, et qu’il y a dans certains cas un devoir de mentir.Il faut aussi se méfier de l’habitude, certes utile pour faire des choses sans y penser vraiment, économiser du temps et de l’énergie, parfois se protéger contre les affects (et ne pas se laisser « suffoquer » par l’évènement), mais qui risque souvent de s’avérer inopérante là où prime l’irréductibilité d’une situation unique et singulière. Pourrait-il y avoir des « chek-list » en amour ? Beaucoup de chagrin adolescents, remarque Eric Fiat, proviennent du fait qu’ils n’ont pas su faire ce qu’il fallait au bon moment (soit par précipitation, soit par indécision). Dans les deux cas ils ont laissé passer le kaïros… Saisir l’occasion n’est pas chose facile : l’occasion seule ne suffit pas, elle nous fait des offres de service, nous apporte des chances inédites, mais il faut la saisir, et elle est subtile, et ma conscience n’est pas toujours en état de la recevoir. Coexistence nécessaire de circonstances fortuites et de sagacité personnelle. Heureuse simultanéité (exemple de la musique où la mélodie peut être considérée comme science de tels accords opportuns). Il y a des stratèges géniaux qui savent capturer l’instant décisif, comme il y a des « gaffeurs » professionnels. L’éloge de la patience et de la lenteur prend son sens par rapport au kaïros.

Le « bien agir » chez Montaigne : La conception que se fait Montaigne de la prudence n’est pas la même que chez Aristote, le scepticisme de celui-là étant difficilement compatible avec la sagesse pratique aristotélicienne selon laquelle nous avons un pouvoir conséquent sur notre monde, et donc de décider ce qui est juste. Pour Montaigne en effet notre pouvoir sur la fortune est minime, et le monde est chaotique, infiniment changeant et divers, d’où la fragilité de toute entreprise humaine. Ce qui a fait dire à certains commentateurs qu’il s’agissait d’une philosophie de la nonchalance et de la mollesse, voire de la lâcheté (Silvia Giocanti). Mais il n’en est rien : le scepticisme de Montaigne n’est pas vraiment pyrrhonien, et ne débouche en aucune façon sur une pensée du renoncement au savoir et à l’action. Il y a certes une juste économie de l’effort afin de le dépenser à juste escient, et l’idée que l’on a tendance à surestimer notre pouvoir personnel, mais en revanche, il préconise d’avoir la maîtrise du peu qui dépend de nous (il est stoïcien à ce titre). La prudence de Montaigne est assez éloignée d’une sagesse pratique aristotélicienne qui affirme sa puissance infaillible sur les choses. Elle est tissée d’attente, de circonspection et de vigilance, et guette les rares moments propices… L’homme prudent, comme chez Machiavel, n’est pas seulement diligent, zélé et sérieux, il est aussi habile et rusé (référence à la métis grecque). Même si cette sagesse-là se sait faillible et ne pas échapper à la contingence, elle renvoie à un authentique travail sur soi-même dans l’exercice du jugement, à une valorisation d’un savoir qui même relatif doit nous aider à bien penser et bien faire, et surtout s’appuie sur l’amitié que l’on se doit à soi-même, qui est « la plus grande chose du monde » car, dit Montaigne, « sachant exactement ce qu’il se doit », l’homme trouve ainsi la bonne pratique vis-à-vis des autres hommes et du monde, et contribuera « à la société publique des devoirs et offices qui le touchent ». Car Montaigne souhaite un juste équilibre entre « ce que nous nous devons » et ce que nous devons au public. Il ne s’agit pas en effet de négliger les affaires publiques, mais de permettre une sollicitude dépassionnée à leur égard (Montaigne a été maire de Bordeaux). Il est précieux de préserver « son arrière-boutique … en laquelle nous établissons notre vraie liberté et principale retraite et solitude ».

Le kaïros, le clair-obscur, l’intuition, et le tragique

Selon Eric Fiat, le « bien agir » est favorisé au moins par quatre types d’attitude : 1) saisir le kaïros par les cheveux ; 2) Privilégier le clair-obscur à la pleine lumière : il ne s’agit pas de ne pas vouloir voir (dénégation), mais de ne pas revendiquer systématiquement la pleine lumière et exagérer la confiance que nous pouvons lui porter. Une part de ténèbres est inhérente au réel, et il est illusoire de prétendre lui enlever tous ses plis. 3) L’intuition doit parfois être préférée au raisonnement, même s’ils ne sont pas antagonistes (une intuition rassemble souvent en seul instant un raisonnement dont le déroulement explicite serait beaucoup plus long). 4) le tragique : le sens du monde n’est pas donné (et sans doute inexistant). Nous sommes souvent écartelés, prisonniers de situations indécidables, où se manifestent des conflits de devoirs insurmontables au niveau des principes de la morale. C’est le propre de la tragédie (cf. Rodrigue dans Le Cid, ou Antigone). C’est la raison pour laquelle, comme le dit remarquablement Ricoeur, nous devons à chaque fois prendre en compte la singularité de chaque situation. C’est précisément la tâche de l’éthique en aval des règles de la morale, qui doit développer ce qu’il appelle une « sagesse pratique », capable d’apporter si nécessaire un correctif par rapport à la généralité de la loi qui ne peut pas s’ajuster à chaque cas d’espèce (cf. Aristote)

La pensée de l’action : deux conceptions opposées (chinoise et occidentale). Comment situer le kaïros dans cette opposition ? D’un côté le schéma du modèle ou du projet, c’est-à-dire celui d’une forme idéale projeté qui fixe le but à atteindre, et un plan d’action (les moyens au service du but) que nous devons mettre à exécution pour donner à la réalité la forme souhaitée. La science et la technique (comme application de la science) fonctionnent ainsi. Mais peut-on transférer un tel schéma opérationnel de la sphère de la production ou transformation du monde matériel à la gestion des affaires humaines marquées par la contingence ? De l’autre côté,le sage chinois (confucéen ou taoïste), plutôt que de dresser un modèle qui serve de norme à son action, est portée à concentrer son attention sur le cours réel des choses pour savoir quelle est la meilleure manière de s’y engager. Pour cette pensée, mon investissement personnel sensé s’imposer au monde est beaucoup moins important que la façon dont je suis capable de m’appuyer sur l’énergie propre à telle situation déterminée, appelée aussi « potentiel de situation ». Le stratège chinois, plutôt que de planifier, évalue la situation, suppute les facteurs favorables et défavorables en présence, afin de pouvoir inscrire son action dans un processus déjà en mouvement, et ainsi « être en phase » (cf. analyse par F. Jullien des traités de guerre de la Chine traditionnelle). Il n’y a à proprement parler pas de terme fixé à l’avance et qui ordonnerait la démarche, mais exploitation du potentiel de situation. Les moyens d’action apparaissent toujours plus ou moins artificiels et plaqués, alors que dans cette approche l’effet ou le résultat doit « naturellement découler », « aller de soi », simple résultante du potentiel accumulé. L’idée d’une trame ou d’un cours ininterrompu s’oppose ici à l’action comme entité propre et isolée. Selon François Jullien, il y a un véritable mythe occidental de l’action : Dieu créé le monde en sept jours, les héros antiques marquent de leur empreinte le monde par leur action ; Tragédies, épopées, le monde grec est rempli d’actions mémorables… Nul équivalent en Chine, le réel s’interprète en termes de transformation continue dans laquelle doit prendre place une action qui s’efforce d’être en phase avec l’évolution des choses. L’action au sens occidental a du mal à être efficace dans la perspective de la pensée chinoise parce qu’ elle est dans un rapport d’extériorité ou d’ingérence avec les choses sur lesquelles elle porte, donc relativement en « porte-à-faux », artificielle et superficielle, se détachant « momentanément » du cours silencieux des choses, et qui n’est pas de nature à les changer durablement. A l’inverse, s’oppose la continuité de la transformation : le résultat finit par devenir évident sans avoir à se montrer, sans attirer le regard (refus du spectaculaire), par déploiement progressif. L’évènement qu’on a l’habitude de dater et de dramatiser n’a pas vraiment sa place dans une telle optique… Ce que le taoïsme appelle le « non-agir » n’est donc pas le renoncement ou la passivité, mais au contraire la meilleure manière de réussir. Le paradoxe est patent : « Ne rien faire et que rien ne soit pas fait » (Le Laozi) : il s’agit d’éviter l’activisme, d’épouser le cours des choses, de ne pas agir selon un plan arrêté, de façon ponctuelle et en forçant les choses, mais d’accompagner le réel pour favoriser l’essor de la propension naturelle. Mencius et la métaphore de la plante : rien ne sert de tirer sur les feuilles pour les faire pousser, mais il est nécessaire de sarcler à ses pieds et de les arroser. Ni forçage, ni délaissement.

Kaïros et transformation continue

D’une certaine façon, le kairos réconcilie les deux perspectives : grâce au hasard d’un concours de circonstances, l’occasion permet à mon action de s’insérer dans le cours des choses sans faire effraction. Temps favorable « qui conduit au port » (opportun). Mais alors que dans l’optique de la transformation, l’occasion n’est que l’aboutissement d’un déroulement, l’intervention n’étant que le coup de pouce facilitant sa réalisation, le kairos grec s’inscrit dans l’idée d’une heureuse et hasardeuse coïncidence entre deux temporalités distinctes. Il demeure également tributaire d’un point de vue le plus souvent individuel et d’une problématique du projet. La stratégie chinoise cherche à réaliser une disponibilité totale d’où toute fixation particulière est absente, et qui permet d’élargir le point de vue à la globalité du processus. Il s’agit de « prévoir l’occasion », au sens de déceler ce dont est gros le présent, et qui n’est pas déjà apparu. Contrairement à l’idée de saisir l’occasion quand elle se présente, il s’agit en amont d’épouser le temps du procès de façon à détecter le plus vite possible le potentiel de situation qui s’y déploie (en permanence, le temps étant une perpétuelle transition). Alors que d’un côté la structure de l’occasion est accidentelle (la disjonction est chronique et la conjonction exceptionnelle) et fruit d’une rencontre hasardeuse et fugitive (l’instant propice),  elle est de l’autre côté le produit d’un résultat processuel, mais plus fondamentalement encore elle est contemporaine de tous les moments de la transformation, jusqu’à finalement disparaître en tant que telle…  L’évènement d’une occasion qui fait irruption en rompant avec la continuation du devenir (version occidentale) se dissout au profit « de l’émergence momentanément visible d’une transformation continue » (F. Jullien). Il est intéressant de voir que la stratégie chinoise est totalement indifférente à l’audace, à l’héroïsme et à la gloire, peu intéressée également par l’incandescence de ce moment captivant où tout est sensé se jouer,mais beaucoup plus sensible à la question de savoir  comment on peut le plus discrètement possible produire un effet qui se déploie de lui-même, en pure immanence, et avec le minimum de dépense possible

En conclusion : Finalementla notion de kaïros est compatible avec celles « d’être en phase » aussi bien que de « projet ». D’autre part, la pensée chinoise traditionnelle n’est jamais parvenue à penser le changement, notamment politique, au sens où notre Modernité a su le faire, c’est-à-dire le sens politique d’une action humaine individuelle et collective visant l’autonomie, ou encore celui d’un sujet politique acteur de l’histoire…. En revanche, seule la pensée du processus ou de l’être en phase peut nous permettre de penser l’efficacité de l’action en prise avec un potentiel de situation, en évitant le spectacle de la dramatisation, mais aussi le risque des « feux de paille », si fréquents dans la logique de ces changements qui sont trop « artificiels » pour durer… L’idée du kaïros semble pouvoir articuler ces deux orientations.  

                                                                                                                                                            Daniel Mercier