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Liberté et confinement. A propos d’un texte de Sylvain Tesson

Il est exact que le confinement est la plus forte restriction de liberté que personnellement j’ai connu dans ma vie, moi qui n’est jamais fait la guerre, et j’ai hâte, comme tout le monde, d’en sortir… Il s’agit là d’une évidence que personne ne peut nier. Mais la question que semble poser Sylvain Tesson (et beaucoup d’autres) à propos de l’exercice des libertés va beaucoup plus loin : le fait que nous acceptions de telles restrictions montrerait notre peu d’appétit pour la liberté ! Et le peu de réactions et de protestations effectives dans la rue est interprété comme une forme de démission ou au moins de mollesse qui trahirait un attachement désormais émoussé à nos chères libertés ! Et pourquoi pas, tant qu’on y est, rejoindre ceux qui dénoncent des  mesures liberticides et totalitaires, comme certains n’hésitent pas à le dire ? Et même qui vont jusqu’à penser parfois que la pandémie a été inventée pour permettre aux Etats d’instaurer l’état d’exception, nourrissant alors les pires conspirationnismes (les théories du complot de cette veine fleurissent littéralement sur les réseaux sociaux) ? De telles attitudes me paraissent déraisonnables et éthiquement pour le moins suspectes ; ces gesticulations sont tout simplement l’expression d’enfants gâtées de la démocratie, et traduisent une adhérence à son petit moi qui fait fi des devoirs élémentaires de solidarité consistant à s’unir pour sauver des vies. En réalité, nous devons au contraire nous réjouir, comme le dit Francis Wolff, de voir que, depuis mars, c’est la majeure partie de l’humanité qui a délibérément choisi de sauver le maximum de vies aux dépens du fonctionnement normal de l’économie, même si nous cherchons davantage, pendant cette deuxième vague, à suivre une ligne de crête entre santé et économie…

Certains dénoncent donc, en prétendant s’appuyer sur Michel Foucault, cette dimension « bio-politique » du pouvoir, son intrusion par rapport à nos vies privées et la gestion de nos corps et voient dans les mesures sanitaires l’expression d’un pouvoir  qui exerce de façon coercitive une surveillance, une discipline, des sanctions illégitimes sur notre liberté d’aller et venir. Mais que dirait-on s’il ne le faisait pas ? Comment pouvons-nous dénier à une communauté le devoir, dans de telles situations d’urgence, de vouloir contenir coûte que coûte les méfaits de la pandémie ? Plutôt que de retenir seulement la dimension négative d’une telle restriction des libertés individuelles, ne pourrions-nous pas aussi louer la liberté qui nous conduit à consentir à de tels sacrifices ? Car en vérité, la véritable liberté n’est pas « de faire ce que l’on veut » (formule très réductrice), n’est pas seulement de « pouvoir faire » ceci ou cela, mais d’être capable de faire intentionnellement des choix responsables selon les fins que l’on poursuit, et à partir de « raisons » plus ou moins raisonnables. Cette capacité humaine est la condition même de la possibilité d’actions morales, et n’est pas nécessairement incompatible avec l’existence de contraintes. Si nous revenons au traitement social de la pandémie, pourquoi alors comprendre l’obéissance aux règles sanitaires comme la simple défaillance de ceux qui accepteraient trop facilement la privation de liberté qui en est la conséquence ? L’obéissance n’est pas la soumission, et ne doit pas être interprétée comme un déni de liberté ! Ne peut-on pas au contraire mettre l’accent sur le contrat social implicite qui est derrière, où il s’agit de consentir activement (et non négativement) et collectivement –chacun nouant un contrat avec tous les autres – à se protéger et à protéger les autres : échanger une partie de nos libertés individuelles contre une sécurité plus grande face au virus. Certes une société ne peut vivre à long terme autour du simple principe de conservation de la vie… Mais cependant la conservation de la vie est un vecteur essentiel du politique ! Un tel contrat moral et social ne peut qu’être pensé collectivement et non à l’échelle d’un même individu, ce qui explique peut-être la difficulté de certains à le comprendre… Peut-être aussi que ce qui est décrit là ressemble trop à une démocratie idéale dans laquelle le « sens du public » est unanimement partagé, et que malheureusement nous avons un peu de mal à nous y retrouver…

En vérité, nous ne pouvons pas penser la liberté indépendamment d’autrui, sauf à l’altérer mortellement. En ce sens, être solidaire avec les autres en restreignant mes mouvements peut être perçu comme un acte de liberté et de responsabilité. Comment en effet penser la liberté sans la responsabilité qui va avec ? Sartre appelle cette liberté qui prétend ne pas être affectée par celle des autres la liberté du « salaud ». C’est celui qui affirme sans tenir compte de la situation : « je suis ce que je suis. Je suis ainsi, et peu importe la situation». C’est celui qui n’assume pas les contraintes de la situation, et qui agit dans une forme d’isolement illusoire. Et si pour terminer nous envisageons la liberté non seulement dans sa dimension politique et collective, mais aussi comme indissociable de notre condition d’humain (c’est-à-dire sur un plan que les philosophes appellent « ontologique », c’est-à-dire celui de « l’être »), nous pourrions dire avec Sartre que « nous sommes condamnés à être libres », c’est-à-dire que nous n’avons pas le choix, nous ne sommes pas libres d’être libres, mais toujours « condamnés » à faire des choix et se mettre en projet, quelles que soient les contraintes qui nous enserrent. C’est en ce sens qu’il a pu dire : « Nous n’avons jamais été aussi libres que pendant l’Occupation ». Si nous transposons cette réalité à la façon dont nous nous positionnons les uns et les autres par rapport à la présence du virus et des mesures de confinement, nous ne pouvons que constater l’infinie variété des conduites et des vécus de chacun que vos témoignages exemplifient (je fais ici référence aux nombreux témoignages relatés par la journaliste, qui montrent comment chacun s’approprie personnellement cette situation de confinement) et qui expriment s’il en était besoin, comment la liberté de chacun invente littéralement sa propre réponse dans une situation en partie commune et contraignante pour tous d’une manière ou d’une autre. Car même si beaucoup de choses ne dépendent pas de nous et nous sont imposées par les circonstances, nous avons toujours un pouvoir personnel sur ce qui nous entoure (même quand il est restreint), et surtout sur les perceptions ou les représentations que nous nous forgeons concernant cet environnement. Selon les stoïciens, la vraie liberté résidait dans cette disposition et cette volonté intérieure, et repose sur cette distinction entre ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas.    

 

 

Bashing en règle sur le philosophe Finkielkraut et le caricaturiste Gorce… Vigilance de tous les instants face à la corruption du débat public sur les réseaux sociaux !

Ceux qui sont convaincus d’être dans « le politiquement correct » n’ont souvent plus de limites dans leur opprobre et leur rejet… Deux polémiques aujourd’hui doivent nous faire réfléchir, parmi beaucoup d’autres, tant elles illustrent parfaitement cette tyrannie sans partage de la pensée officielle qui, malgré bien sûr les vertueuses intentions affichées, relèvent des mêmes mécanismes que « la manipulation des esprits » sévissant dans les sociétés totalitaires. Le premier « incident » concerne Finkielkraut sur la chaîne LCI : alors que ce dernier fait part de son souci de prendre en compte, dans les affaires de viol et d’inceste, le consentement selon l’âge des mineurs, il est purement et simplement « renvoyé » de la chaîne, et son propos (l’objet du délit) passé à la trappe sur Internet. Deuxième « incident » : le dessinateur du Monde Xavier Gorce démissionne après que le Monde se soit excusé pour un dessin où le caricaturiste se demandait ironiquement si un abus sexuel d’un mineur par un parent non consanguin pouvait être qualifié d’inceste. La pression énorme exercée sur  les réseaux sociaux –et Twitter en particulier -, qui font monter en mayonnaise l’indignation, est telle que ces deux médias se sentent « obligés » de réagir et de faire acte de contrition. Nous n’aborderons pas la question de la pertinence ou non de ces interventions, sans doute maladroites et très discutables pour le moins. Ce n’est pas du tout  la question. La question est de savoir si, justement, nous pouvons les « discuter », si aujourd’hui, sur un certain nombre de sujets emblématiques de la bien-pensance obligatoire, nous pouvons encore exercer non seulement notre liberté d’expression, mais surtout notre pensée ! Pouvoir débattre, y compris contradictoirement, sans devoir nous mettre à genou devant les dikdats dominants, ou bien subir l’extrême violence d’un  « bashing » systématique sur les réseaux sociaux… Un philosophe contemporain (Günter Anders) parlait en son temps d’ « obsolescence de la pensée »…. De tels évènements ne lui donnent-il pas raison ? Cette « démocratie » -là ne risque-t-elle pas d’être mortelle pour la démocratie véritable ?