"L'éternité a-t-elle un sens pour nous ?"

 

Samedi 11 mai 2019 à 17h45 à la Maison du Malpas

Le Sujet

"L'éternité a-elle un sens pour nous?"

 

 
 

Présentation du Sujet

 

"L'éternité a-elle un sens pour nous?"

Le sujet :  "L'éternité a-t-elle du sens pour nous ?"

 

 

 

PRESENTATION

Voilà une question qui semble apparemment bien éloignée de nos préoccupations de mortels ! Sauf pour ceux qui pensent qu’une « autre vie »n’ayant ni début ni fin viendra prendre la relève de cette vie ici-bàs vouée à la vieillesse et à la mort… Cà risque d’être plutôt ennuyeux, et surtout bien long, « surtout à la fin » ironise Woddy Allen… Et pourtant un philosophe athée comme André Comte Sponville affirme : « L’éternité, c’est maintenant ! », introduisant une notion d’éternité qui semble bien éloignée de celle du « Très haut ». Quelle est donc ce temps de l’éternité dont il nous parle ? Celui du présent…. C’est-à-dire ?

 

 

Ecrit philo

 

 

« L’éternité a-t-elle un sens pour nous ? »

INTRODUCTION

Voilà une question bien métaphysique qui semble très éloignée de nos préoccupations quotidiennes… Elle est plus ou moins confusément associée dans notre esprit à l’éternité que nos croyances chrétiennes nous promettaient après une vie condamnée à l’entropie, à la corruption puis à la mort. Une autre vie qui n’aurait ni début ni fin, et que l’on appelle paradis… Opposée à cette vie ici-bas marquée par la finitude, tant il est vrai que toute chose naît et meurt dans le temps. Temps de la genèse, temps de la croissance mais aussi de la vieillesse et de la mort. Eternité opposée au temps de la vie des mortels, qui viendrait du néant et y retournerait. Eternité aussi dont l’attrait est interrogé par certains, tel Woddy Allen qui malicieusement la redoute « bien longue, surtout à la fin ». Ou André Comte Sponville qui déclare : « Si c’était vrai, quel ennui ! On a déjà du mal avec certains de nos dimanches… Vous vous imaginez, au bout de cent mille ans, avec l’idée qu’il va falloir continuer pendant des millions et des millions d’années, sans jamais en voir le bout ? Si c’était ça le paradis, quel enfer ce serait ! »[1]. Plus sérieusement, nous devons nous demander pour commencer quelle est la signification de ce terme, et envisager comment d’autres penseurs ont pu développer une autre idée de l’éternité, cette fois-ci beaucoup plus en prise avec la réalité de nos vies réelles… Nous devrons aussi nous arrêter un instant sur cette redoutable question de la nature du temps, évidemment convoquée par notre sujet.

Le Vocabulaire Lalande signale deux sens pour l’éternité. Le sens primitif est celui d’une durée indéfinie, mais il serait « peu usité en philosophie ». L’autre sens, plus habituel est celui de l’intemporalité : caractère de ce qui est en dehors du temps. Par exemple on parle de « l’éternité de Dieu » pour désigner une existence infinie toute entière également présente. Henry Duméry, dans l’Encyclopédie Universalis, confirme : « une durée indéfinie, un temps qui ne commence ni ne finit n’est pas l’éternité ». Ajoutons qu’il s’agit de ce que nous appelons habituellement la « sempiternité » (qui s’écoule sans début ni fin). Pour qu’il y ait éternité, il ne suffit pas de parcourir les parties d’une existence sans termes, « il faut embrasser une existence infinie toute entière également présente » (Boèce)… Mais comment est-ce possible ? Comment pouvons-nous penser une existence infinie en dehors du temps –tout est là, présent instantanément et simultanément, y compris le flux de la durée - ? ? Toute conscience est nécessairement temporelle et ne peut saisir quoique ce soit en dehors du temps… D’où une nouvelle acception qui tente d’envisager la corrélation temps-éternité. Observons d’ailleurs qu’un certain usage du terme peut correspondre aux deux sens précédents : lorsque par exemple nous évoquons des « vérités éternelles » (la somme des angles d’un triangle est égale à un angle plat), nous pouvons l’entendre comme des vérités « hors temps » (premier sens), ou bien comme des vérités toujours vraies, quel que soit l’ici-maintenant considéré. A rebours d’une éternité mythique, de nombreux auteurs, dont André Comte Sponville, vont s’efforcer de penser l’éternité comme un éternel présent, un pur « maintenant », cette fois-ci inséparable de la durée. L’ouvrage de ce dernier, « L’Etre-Temps » (1999) propose une synthèse de cette pensée. L’éternité n’est pour lui ni un temps infini (sempiternité), ni en dehors du temps. Nous nous attacherons à suivre les deux thèses qu’il présente dans son livre. Pour terminer sur ces questions de définition, rappelons que l’éternité n’est pas synonyme d’immortalité, comme le suggère André Comte Sponville dans l’interview précédemment cité. Le fait d’être éternel (le sommes-nous en ce sens ?) n’implique pas celui d’être immortel…

1- Eléments de réflexion sur la nature du temps

Un temps qui nous échappe…

Comme le dit saint Augustin, le temps nous apparaît une évidence aussi longtemps que nous ne cherchons pas à le définir…. Lorsqu’au contraire nous essayons de savoir ce qu’il est réellement, il devient insaisissable et « ne se révèle qu’en se dérobant » : il ne se donne que dans sa fuite ou dans sa perte. La fuite est son mode d’être. Personne mieux que lui n’a perçu cette nature aporétique du temps pour la conscience : point de temps sans aucune étendue de durée entre un passé qui n’est plus et un futur qui n’est pas encore, il est « un néant entre deux néants »… Montaigne après lui insiste : le temps « n’est pas chose qui soit », car il se divise nécessairement en passé et en avenir, c’est-à-dire entre ce qui a cessé d’être et ce qui n’est pas encore. Sartre conclut, dans l’Etre et le Néant, qu’une analyse rigoureuse qui prétendrait débarrasser le présent de tout ce qui n’est pas lui, c’’st-à-dire du passé et de l’avenir immédiat, ne trouverait plus, en fait, qu’un instant infinitésimal. Vivre au présent devient alors contradictoire et non pensable, puisque le présent n’est pas, n’a pas de réalité propre. Et pourtant force est de constater, c’est un fait d’expérience,  que le temps n’est pas rien. « Le temps résiste à tout, lui à qui rien ne résiste »[2]. S’il est vrai que « tout coule, tout change, tout branle »[3], que nous sommes sans cesse en train de ne plus être, que vivre c’est mourir, et que le temps est sans cesse en train de nous échapper, il reste que cela suppose que le temps n’est pas rien, et que nous sommes : tout change mais il y a quelque chose, c’est ce que nous pourrions appeler l’être du devenir, et qui nous protège du nihilisme. Mais avant de revenir sur le présent, que devons-nous penser du temps ? N’existe-t-il que pour et par une conscience, ou doit-on considérer qu’il y a un temps objectif dans la nature ?

Il n’y a de passé et d’avenir que pour une conscience. Temps réel et temps de la conscience.

Là encore, ce que dit saint Augustin est essentiel : le passé est avant tout la mémoire du passé, et l’avenir l’attente du futur. Ils n’existent qu’à travers le souvenir et l’attente (ou l’anticipation), en tant que « distension »[4] de l’âme. En ce sens seul le présent existe : « Il est dès lors évident et clair que ni l’avenir ni le passé ne sont et qu’il est impropre de dire : il y a trois temps, le passé, le présent, l’avenir, mais il serait exact de dire : il y a trois temps, un  présent au sujet du passé, un présent au sujet du présent, un présent au sujet de l’avenir » (Augustin). Ces trois temps appartiennent ainsi à l’esprit humain, sous forme de mémoire (du passé), de perception (du présent), et d’attente (de l’avenir). Le souvenir et l’attente n’existe que pour nous, en tant qu’êtres dotés de conscience. Mais cela signifie-t-il que le temps n’existe pas en dehors de nous (nous reviendrons sur cette question importante) ? Peut-on considérer que le temps est uniquement le temps subjectif de la conscience et n’existe pas en dehors d’elle ? Sinon, que peut être un temps en dehors d’une conscience qui seule peut appréhender la succession de l’avant et de l’après ? Nous voyons bien la difficulté à laquelle nous sommes confrontées : sans la conscience, nous serions condamnés au présent, et le temps semble dès lors ne plus exister… Sans compter que cet instant du présent, comme on l’a déjà noté, n’existerait peut-être pas non plus, puisqu’infiniment divisible en passé… L’aboutissement d’un tel raisonnement, même s’il ne semble pas s’accorder avec notre expérience commune - les jours continueraient de succéder aux nuits, même sans nous -, nous incline à penser que ce que nous appelons temps (un passé, un présent, un avenir) n’existe que dans l’âme, qui peut seule donner un semblant d’existence à ce qui n’est plus ou pas encore… Mais l’expérience de la réalité, encore une fois, nous rappelle à l’ordre : En dehors de notre existence même, la Terre n’en continue pas moins de tourner autour du soleil, le changement et le devenir du monde ne cesse pas pour autant. Il doit bien y avoir du temps dans l’Univers, et pas seulement imaginairement par le truchement de ma conscience. La conception du temps selon André Comte Sponville va ainsi se forger comme un temps qui n’est plus la somme du passé, du présent, et de l’avenir (acception habituelle du temps), mais comme la continuation ou la « perduration » d’un présent qui n’ajoute que des aujourd’hui à d’autres aujourd’hui, jamais les mêmes. Il y aurait donc un temps du monde et un temps de la conscience telle que saint Augustin le définit (le présent du passé – la mémoire -, le présent du présent - la perception -, le présent de l’avenir – l’attente -). Le temps de la conscience fait coexister ensemble ce qui ne coexiste jamais réellement dans le temps de la Nature, puisque le temps les sépare. Ce rapport au temps de la conscience est défini comme « temporalité », à la différence du temps réel de la Nature. La conscience humaine est temporelle comme toute chose de ce monde –elle dure, elle change, et finit par disparaître -, mais par le phénomène de temporalisation, elle résiste à ce mouvement même qui l’emporte, à l’écoulement du temps réel. La temporalité, c’est le temps tel qu’on s’en souvient et tel qu’on l’imagine, grâce à une visée qui donne un semblant d’existence simultanée à des instants successifs. A l’inverse, le temps réel ne cesse d’exclure le passé et l’avenir au profit de la seule présence de ce qui est présent. S’il est vrai que l’âme constitue la temporalité[5], elle n’en est pas moins elle-même dans le temps de la nature, et ne saurait par conséquent contenir le temps tout entier (étant elle-même temporelle). Cette séparation du temps de la conscience et du temps du monde est contestée par le courant de la phénoménologie pour laquelle c’est le sujet qui constitue le temps. Le monde objectif « est trop plein pour qu’il y ait du temps » dit Merleau-Ponty. Seule une subjectivité et son intentionnalité peut venir briser la plénitude de l’être-en-soi, y dessiner « une perspective » à travers la rétrospection et la prospection. Sans subjectivité, pas même de succession, nous dit encore ce philosophe. « Il faut comprendre le temps comme sujet et le sujet comme temps », ou encore « Nous sommes le surgissement du temps »[6]. Sartre ne dit pas autre chose : La temporalité est le mode d’être de « l’être pour soi » qu’est la réalité humaine[7].Position idéaliste bien difficile à tenir cependant, qui fait de l’Ego l’origine du temps… « L’Ego ne peut tirer son origine du temps et être au même moment l’origine du temps[8] ». A l’évidence, et même sans postuler un matérialisme radical, le temps objectif du monde précède le temps subjectif de la conscience. Le kantisme est au point de départ de cette orientation idéaliste en affirmant que le temps n’est qu’une des deux formes à priori de la sensibilité, et donc une forme de la subjectivité humaine. En réalité, il s’agit ici d’une hypothèse indémontrable et bien excessive : celle qui place le sujet transcendantal ou nouménal en position anhistorique à l’origine du temps, antécédant ontologiquement et logiquement les sujets historiques et empiriques que nous sommes, et déniant que le temps est inhérent au monde en soi et à ses objets… La phénoménologie s’inscrit ainsi dans cette tradition philosophique en affirmant que le temps n’est rien objectivement, et n’existe que par et pour une conscience (qui le constitue).

Si nous devons abandonner une telle position radicale d’un sujet humain qui constitue le temps, nous voilà de nouveau confrontés à la difficulté déjà soulevée : ce temps, s’il existe en dehors du sujet, apparaît alors et paradoxalement comme constitué d’un néant (le présent comme instant sans durée) entre deux néants (le passé et l’avenir)… Comment sortir de cette impasse ? Faut-il considérer ces trois néants de la même manière ? Concernant le passé et l’avenir la cause semble entendue : révolu ou à venir, ils ne sont pas. En va-t-il de même pour le présent ? C’est précisément à cette question que répond André Comte Sponville avec sa « première thèse » : « Le temps, c’est le présent »

2- Le temps c’est le présent (thèse 1)

A la frontière de ce qui n’est plus et de ce qui n’est pas encore, point sur la ligne du temps ou instant infinitésimal dans la durée, le présent semble en perpétuel fuite et nous échapper sans cesse. Et pourtant, comme le dit André Comte Sponville, « je n’ai jamais vu disparaître le présent, il ne m’a jamais fait défaut, j’ai le sentiment de ne l’avoir jamais quitté… ». Même lorsque nous sommes dans la crainte ou dans l’espoir, dans le projet ou la nostalgie, le présent est toujours là… Pour la bonne raison que je n’ai nullement le choix : le présent est mon lieu obligé. Il ne s’agit pas d’un choix éthique, tel que par exemple le « Carpe Diem », mais d’une réalité ontologique. Présence du passé dans la mémoire, présence de l’avenir dans le projet, présence au présent de la réalité actuelle. Rien ne se passe dans le monde qui ne soit actuel. Nécessité absolue de vivre dans le présent. Je ne peux vivre qu’au présent, même si je m’enferme dans le passé ou ne vit que dans l’espérance. Rien de plus actuel ou présent en effet que cette névrose ou cette espérance ! Et même si je voyage dans le temps (en admettant que cela soit possible), je ne ferai que changer de présent. Le présent est ainsi le seul temps disponible : il n’est qu’en cessant d’être, et pourtant il ne cesse de durer, je ne le quitte jamais. « Il est le là de l’être[9] ». L’instant n’apparaît plus alors sous la même forme : il ne s’agit plus de la limite entre un passé et un futur qui n’a de sens que pour la pensée, mais de la « continuité du temps », incarné par ce point mobile qui est toujours le même. Ou encore par cette infinité de points qui constituent une ligne. Il faut considérer que c’est un même instant qui ne cesse de durer, ou bien que la durée est la continuité des instants (la musique et ses mélodies peuvent peut-être servir ici de métaphore ? Chaque note est fondue dans les autres de telle sorte qu’une durée s’installe sans discontinuité. Des analyses très fines de l’écoute musicale chez Bergson ou Husserl montrent que dans la musique le temps se confond avec la conscience que nous en avons, sorte de « continuité durative »[10] où passé, présent et avenir sont indistincts. Husserl évoquait à ce sujet les processus de rétention et de propension de la conscience constituant ce « halo » propre à réunir le présent avec ce qui le précède et ce qui lui succède. Des sons passés sont présents à la conscience comme cause des sons présents, et nous pressentons leur futur au présent» dit pour sa part Francis Wolf[11]. En ce sens, nous pourrions évoquer une sorte de « musique de la présence du monde et au monde ».  Ce que nous percevons du passé ou de l’avenir, comme nous l’avons dit à plusieurs reprises, n’est rien moins que présent, de ce même et unique temps présent qui est le nôtre. Le présent n’est pas dans le temps (comme lorsque nous disons que le temps est le passé, le présent et l’avenir) mais il est le temps même. Il est le Tout du réel. Rien n’existe en dehors de lui, « unique lieu du salut »… En ce sens, nous ne sommes pas autre chose que ce que l’on est, ce que l’on fait, ce que l’on devient. Le présent contient tout ce qui existe, donc aussi mémoire et prospection, eux-mêmes dépositaires au présent de ce qui « subsiste » du passé (comme souvenirs) et de l’avenir (comme prévisions ou projets). Le présent contient donc tout ce qui existe et subsiste (pour un temps). Nous ne pouvons en effet évoquer le passé ou l’avenir que sur la base de traces présentes de ce passé ou de cet avenir. Une vérité sur ce passé ou cet avenir sera toujours présente, et ouvre sur l’éternité : la prise de la Bastille en 1789, ou la somme des angles d’un triangle égale à 180 degrés, ou encore les lois de la pression atmosphérique sont des vérités de tout temps (même avant la date de la prise de la Bastille, avant l’invention de la géométrie, ou même avant qu’il y ait de l’atmosphère). La vérité (et non les connaissances) est par définition toujours présente ou actuelle, et nous donne accès ainsi à l’éternité. Nous verrons plus loin en quoi, au-delà du cas particulier de la vérité par définition toujours présente et donc «éternelle », le présent nous donne accès à l’éternité. La notion de durée est centrale dans cette conception du temps comme présent, et se confond avec celui-ci. La durée est entendue ici au sens spinoziste comme « continuation indéfinie de l’existence », existence même des choses en tant qu’elles persévèrent dans leur existence actuelle ». André Comte Sponville répond enfin à l’objection que serait censée représenter la théorie de la Relativité par rapport à cette thèse d’un temps toujours et partout présent : le fait d’apprendre qu’il n’y a pas de temps universel et absolu, mais des temps relatifs ou « élastiques » en fonction de la vitesse, ne change rien à cette thèse, sinon que l’on peut vivre (théoriquement) des présents différents…

3- « Le temps, c’est l’éternité » (thèse 2)

C’est en réalité la conséquence directe de la première thèse : le temps, c’est l’éternité, non pas « l’éternel présent » de Dieu (saint Augustin), mais l’éternel présent ou l’éternel aujourd’hui de la nature. Non plus un présent qui semble exclure toute succession (on a observé à propos de la définition de l’éternité la tension conceptuelle entre une signification qui semblait recouvrir une forme d’intemporalité, et l’idée de durée indéfinie et donc de succession), mais au contraire un présent qui les inclut toutes. Tout en sachant qu’elles ne sauraient, ici-maintenant, coexister ensemble (idée initiale de l’éternité). Il s’agit d’un présent qui se succède à lui-même, un présent qui dure, une présence continuée telle que nous en faisons quotidiennement l’expérience. Un présent qui se succède à lui-même, donc, par conséquent qui ne demeure qu’à la condition de se supprimer, d’être toujours neuf. « Chaque jour nouveau et un nouveau jour ». C’est toujours aujourd’hui, mais çà n’est jamais le même. Succession pure d’aujourd’hui(s), sans passé ni futur, tel est le présent du monde. Nous « disons » bien sûr que le présent succède au passé et précède l’avenir mais c’est un fait de langage qui parle moins du monde que de notre âme (nous avons vu en quoi le passé était le fruit de la mémoire et l’avenir celui de l’imagination). Mais cela dit également la vérité du temps telle qu’elle apparaît à la conscience spontanée, qui suppose la mémoire. La réalité du monde est simplement la présence ininterrompue du présent, sa continuation ou « duration ». Cela ne change rien à l’irréversibilité du temps (« la flèche du temps »), à la succession de l’avant et de l’après, à la chronologie des évènements ou à l’ide de causalité (qui suppose cette direction du temps). Mais c’est le présent lui-même qui « devient » et qui se fait temps : le présent est cette flèche même. L’éternité n’est plus dans l’être immuable (à la manière platonicienne des essences et de l’intelligible) mais dans le perpétuel devenir[12]. « C’est toujours maintenant mais c’est toujours différent ». Ce présent fléché, irréversible (aucun présent ne peut revenir), est ce qu’on appelle la flèche ou la fuite du temps (selon le mouvement de notre conscience en avant ou en arrière). Le temps avance toujours et ne peut jamais se retourner ou s’inverser (à la différence de processus réversibles qui sont dans le temps et qui peuvent le faire : quand par exemple je fais défiler un film à l’envers à l’intérieur d’un présent qui est irréversible), pas plus qu’il ne peut s’arrêter[13]. On ne peut jamais quitter le présent, donc jamais aller ‘dans » le passé ou « dans » l’avenir. Le présent est « Tout » et n’a pas en soi de limites : ses seules limites ne valent que par rapport au passé et à l’avenir, qui n’existe que pour une conscience, et qui par conséquent relèvent de la pensée du temps, mais pas du temps en tant que tel. Comme on n

Mais pourquoi peut-on dire que ce présent ou ce temps du devenir est de l’éternité ?Pour le comprendre peut-être pouvons-nous évoquer ici la définition du temps chez Platon : Le temps, écrit-il, est « l’image mobile de l’éternité »[14]. Pourquoi ? En quel sens ? Pour le comprendre il faut tout d’abord rappeler que l’éternité est ce dans quoi rien ne cesse, ce qui ne cesse pas. Le temps est au contraire ce dans quoi tout finit par disparaître, ce qui voue toute chose à l’anéantissement. Mais ce faisant, c’est aussi  de fait ce qui ne cesse de cesser… Ce qu’on pourrait appeler une « incessante cessation », un « cessation à perpétuité »[15]. Le temps est donc pour Platon « une image mobile de l’éternité immobile » au sens où l’éternité est aussi ce dans quoi rien ne cesse… Mais André Comte Sponville s’éloigne de Platon en pensant que cette cessation ininterrompue et infinie n’est pas seulement une image mobile de l’éternité, mais l’éternité même. Tout passe, la mémoire comme le reste, seul demeure l’éternel présent. Le temps demeure et je m’en vais… A ce titre, nous sommes « toujours » les contemporains de l’éternel, à défaut de l’être pour « toujours » (nous ne sommes pas immortels). La seule chose qui est vraiment dans la plénitude de l’être, c’est le présent, alors qu’avec la mort nous n’existerons plus et que l’oubli finira par tout recouvrir. La seule chose qui nous sépare de cette éternité, c’est nous-mêmes, c’est-à-dire nos espoirs et nos craintes, nos nostalgies ou nos angoisses… Il n’est sans doute pas de notre pouvoir de pouvoir nous en libérer complètement, et il est bien difficile (sinon impossible pour les humains ?) de pouvoir le vivre ainsi… Mais d’un autre côté, André Comte Sponville a sans doute raison avec Spinoza « Nous expérimentons que nous sommes éternels… ». Car un présent qui est tout, et dont l’être est toujours au présent, jamais au passé ou au futur, est précisément l’éternité : nous sommes dedans que nous le voulions ou non. Nous verrons quelques incidences éthiques d’une telle affirmation, mais l’essentiel est cette réalité de nature ontologique. « Tout est là ».« Nous sommes déjà dans le Royaume ; l’éternité, c’est maintenant »[16].« Vivre au présent », comme le disaient déjà les stoïciens, est non pas, en premier lieu, un idéal ou une utopie, ou encore un « art de vivre », mais c’est avant tout la difficile et incontournable « loi générale de la réalité » (Clément Rosset), dont nul ne peut raisonnablement se soustraire, à moins de sombrer dans la folie. Point d’échappatoire ni d’alternatives possibles.

Pour terminer et conclure, la distinction entre éternité, sempiternalité et intemporalité apparaît clairement : L’éternité n’est pas la sempiternalité, qui correspond à la somme imaginaire d’un passé infini et d’un avenir infini où le présent n’est rien. Avec l’éternité, c’est la perduration exclusive d’un présent qui est tout. L’éternité n ‘est pas non plus l’intemporalité, qui suppose de sortir du temps. Elle est au contraire la vérité du temps. Contrairement à ce que dit Wittgenstein : « Si l’on entend par éternité, non la durée infinie mais l’intemporalité, alors il a la vie éternelle celui qui vit au présent. ». Vivre au présent ne nous affranchit en rien du temps, ne nous empêche pas de vieillir, de nous fatiguer…etc.

4- Une philosophie qui est aussi « une manière de vivre »…

→ Le moment philosophique de la présence au monde

L’attention au présent est fondatrice, et doit être considérée comme le moment philosophique par excellence. En quel sens ? Non pas l’expérience d’une quelconque transcendance secrète ou indicible, mais la mise à jour de cet étonnement premier devant une existence quelconque et en même temps unique et singulière, qui est par exemple chez un auteur comme Clément Rosset, la source de toute joie. Nous pouvons renouer ici avec la sagesse grecque qui n’a jamais cessé d’insister sur ce premier étonnement philosophique lié à la pensée du présent, et que Pierre Hadot a mis en relief mieux que tout autre. Dans « La philosophie comme manière de vivre », il nous relate un épisode qui a été déterminant pour lui dans l’entré en philosophie : « L'événement se produit, dit Pierre Hadot, au moment de mon adolescence. C'était dans la rue Ruinart...La nuit était venue. Les étoiles brillaient dans le ciel immense. [...] J'ai été envahi par une angoisse à la fois terrifiante et délicieuse, provoquée par le sentiment de la présence du monde, ou du Tout, et de moi dans ce monde. En fait, je n'étais pas capable de formuler mon expérience, mais, après coup, je ressentais qu'elle pouvait correspondre à des questions comme : Que suis-je ? Pourquoi suis-je ici ? Qu'est-ce que c'est que ce monde dans lequel je suis ? J'éprouvais un sentiment d'étrangeté, l'étonnement et l'émerveillement d'être là. En même temps, j'avais l'impression d'être immergé dans le monde, d'en faire partie, le monde s'étendant depuis le plus petit brin d'herbe jusqu'aux étoiles. Ce monde m'était présent, intensément présent. Bien plus tard, je devais découvrir que cette prise de conscience de mon immersion dans le monde, cette impression d'appartenance au Tout, était ce que Romain Rolland a appelé le sentiment océanique. Je crois que je suis philosophe depuis ce temps-là, si l'on entend par philosophie cette conscience de l'existence, de l'être-au-monde. ». Comprenons bien ce qui est en jeu dans cette expérience : elle constitue en un certain sens l’accès inattendu à ce présent et à cette éternité précédemment décrite. Ce moment de surprise oùle quotidien, avec ses états de semi-conscience et de somnolence, ces automatismes et ces habitudes qui nous guident, ce manque de conscience véritable de notre existence dans le monde, laisse brusquement place à un état privilégié dans lequel nous vivons intensément et avons conscience de notre être au monde. Sorte d’insight où je prends conscience de ma présence au monde en tant qu’être singulier appartenant au Tout ou à l’Un de l’univers. Reprenons le fil des paroles de Pierre Hadot : « J'ai commencé à percevoir le monde d'une manière nouvelle. Le ciel, les nuages, les étoiles, les soirs du monde, comme je me disais à moi-même, me fascinaient. Mettant le dos sur l'appui de la fenêtre, je regardais vers le ciel la nuit, en ayant l'impression de me plonger dans l'immensité étoilée. Cette expérience a dominé toute ma vie [...].

Peut-être pourrions-nous rattacher ces expériences témoignant de cette présence intense au présent du monde à d’autres expériences de relation à l’autre dans l’amour, ou de rencontre avec certaines œuvres d’art. Nombreux sont les auteurs qui ont mis en exergue ces moments particuliers de la rencontre amoureuse et du premier baiser : dans un ouvrage collectif intitulé «Aimer désespérément »[17], le physicien Etienne Klein nous fait ainsi toucher du doigt ces moments de « non-temps » où nous avons l’impression que « le temps s’arrête ». Comme l’exprime également un autre physicien célèbre (le fait qu’il s’agit de physiciens n’est pas anodin), Schrödinger : « Aimer une fille de tout notre cœur, et embrassez-là sur la bouche : alors le temps s’arrêtera, et l’espace cessera d’exister ». Selon Alain Badiou[18], les premiers moments de la rencontre amoureuse, que l’on peut symboliser par la Déclaration d’amour : « Je t’aimerai toujours », représentent « une trouée sur l’éternité ; à charge ensuite au véritable amour de le convertir en duréeSi phénoménologiquement, il est juste de décrire ces types d’expérience comme « sortie du temps », nous pouvons aisément comprendre, à la lumière de la thèse de Sponville, qu’il s’agit simplement d’une de ces expériences privilégiées au cours desquelles nous sommes en quelque sorte saisi ou épinglé par le présent, et qui deviennent par là-même ineffaçables ou éternelles. Au nombre de ces expériences, nous pourrions également faire mention de certaines rencontres esthétiques, notamment musicales, qui peuvent avoir des effets comparables. Ces moments privilégiés ou ces « instants parfaits », véritables « sommets de l’existence », peuvent tous être considérés comme des témoins privilégiés de « l’éternité de cette présence du réel et du vrai »[19]

→ Quelles incidences sur la conduite de sa vie ?

Ce que nous pouvons surtout retenir de ces moments à certains égards déterminants, c’est qu’en donnant accès à cette éternité du présent, qui est le tout de l’être, ils doivent en même temps :

  • Nous dissuader de croire en cette forme de schizophrénie ou de « dissociation fantasmatique » que représentent tous ces doubles du réel[20]que les philosophes, comme d’autres, nous font miroitercomme remède à « ce qui est »[21] (les « arrière-monde » nietzschéens).
  • Nous convaincre de l’innocence jointe à la cruauté du réel. Le temps est roi et n’a pas de sens préétabli. Il avance selon des rapports de forces et de hasard, et la place de la volonté humaine est réelle mais problématique aussi. Nous sommes dans l’univers « comme la fourmi entre les mains d’un enfant »[22]. Il ne s’agit sans doute pas  d’adorer le devenir – « Amor fati » dirait Nietzsche -, mais simplement l’accepter, le combattre quand il faut, le transformer quand on peut». Non pas nécessairement acquiescer inconditionnellement  comme l’enseignaient les stoïciens, mais l’affronter sans haine et l’aimer sans illusions. Ni adoration superstitieuse, ni dénégation au profit de ses doubles.
  • En revanche renforcer la conviction que seul le présent nous appartient dans la durée infinie du passé et de l’avenir. Nous retrouvons là la pensée des stoïciens. Marc Aurèle : « On ne saurait perdre, en effet, ni le passé ni l’avenir, car comment ôter à quelqu'un ce qu’il n’a pas ?... C’est du seul présent, en effet, que l’on peut être privé, puisque c’est le seul présent qu’on a et qu’on ne peut perdre ce qu’on a pas. ». Ce philosophe grec est également parfaitement conscient que c’est « par la connaissance des choses », c’est-à-dire de ce qu’elles sont « par rapport au tout de l’univers » et par rapport à l’homme », que se produit une transformation du regard où le « présent éternel » nous apparaît en vérité comme la seule réalité temporelle qui nous appartienne en propre. Nous voyons bien comment cette vérité ontologique vient  irriguer une manière de vivre : changement de regard, disions-nous, mais aussi une pensée sur « la vraie nature des choses » qui peut générer une « hauteur de vue » et une « grandeur d’âme » qui ne s’encombrent plus de la même façon de tous les troubles superflus qui peuvent venir nous toucher. Cette « position » existentielle ne peut qu’avoir de l’impact sur l’action.
  • Nous rendre exigeants dans l’action. Pierre Hadot affirme : « La concentration sur le présent est une exigence de l’action », ce qu’avaient parfaitement compris les stoïciens. Nous trouvons chez eux la joie de l’action bien faite, faite pour elle-même indépendamment de ses résultats. Ce qui est important, c’est de faire bien ce que l’on a à faire », et la réalisation du but correspondant est dès lors plus secondaire. Seul importe la perfection de l’agir actuel, l’instant de l’acte. Nous sommes en présence d’une activité immanente qui a du sens en elle-même, c’est-à-dire qui est sa propre fin. Le présent est le seul moment où nous pouvons agir. Epicuriens et stoïciens sont d’accord : il s’agit de se concentrer sur le seul moment où nous vivons, le présent ; « s’en tenir au temps présent », selon l’expression de Pascal, et « ne pas errer dans des temps qui ne sont pas les nôtres ».  Faire en sorte que le seul présent soit notre fin[23], et comme si chaque jour était le premier et le dernier.

CONCLUSION

Nous terminerons en insistant sur une dimension du présent qui ne semble pas être retenue par André Comte Sponville, et qui est peut-être de nature à nuancer une sorte de « radicalisme » propre à sa position. Le fait que le passé et l’avenir sont avant tout la production imaginaire de notre pensée et de notre imagination, et ne sont pas dans le temps réel, ne doit pas nous empêcher de penser le passé non seulement comme ce qui n’est plus ou révolu, mais aussi comme ce qui a été[24]. Cela signifie que le passé « continue de passer », et que par conséquent il est mystérieusement présent dans le cœur de ce présent, continuant de « l’habiter »… A ce titre, les êtres humains sont aussi  des êtres « historiques » dont le passé est inscrit dans leur chair même. La somme indéfinie des « aujourd’hui(s) » ne peut pas se concevoir sans une « duration » ou « continuation » qui inscrit chaque moment du présent dans ce qui le précède (et qui le prépare), et dans ce qu’il précède (et prépare). En ce sens, notre présent est lourd de notre passé et agit sur notre avenir, quelle que soit la conscience que nous en avons (lucidité de la conscience individuelle ou éclairage de l’histoire en ce qui concerne notre existence collective). Certes « le passé ne revient pas », mais il continue d’exister secrètement dans le présent…

 

                                                                                                   Daniel Mercier, le 29/04/2019



[1] Interview dans « Psychologies »

[2] André Comte Sponville, « L’être-temps »

[3] Montaigne, Les Essais

[4]Tension permettant d'agrandir, d'étendre

[5] Merleau-Ponty, « Phénoménologie de la Perception »

[6] Idem

[7] L’Etre et le Néant

[8] Jean Toussaint Dessanti, « Introduction à la phénoménologie »

[9] André Comte Sponville, « L’être-temps »

[10] Francis Wolf, « Pourquoi la musique ? »

 

[11] Idem

[12] Héraclite contre Parménide dit A.Comte Sponville, bien qu’en réalité il soit possible de concilier les deux….

[13]Certaines expériences peuvent se traduire par la sensation « d’un temps qui s’arrête », nous donnant l’illusion

[14] Le Timée

[15] Ces expressions sont utilisées par le philosophe Claude Obadia

[16] André Comte Sponville, « Présentations de philosophie, chap. 10, « Le temps »

[17] Chapitre « Le temps et l’amour »

[18] « Eloge de l’amour »

[19] André Comte Sponville, « Présentations de la philosophie »

[20] Ces dernières expressions sont toutes de Clément Rosset

[21] « Seul ce qui est, est. », Parménide

[22] André Comte Sponville, « L’être-temps »

[23]Pensons aussi à ce que nous dit Montaigne : « Nous ne sommes jamais chez nous, nous sommes toujours au-delà ; nous pensons toujours ailleurs ».

[24] Cette distinction est, je crois, faite par Heidegger.