"Qu'est ce qu'un ami ?"

 

le samedi 9 avril 2022 à 17h45 à la Médiathèque de Cazouls-lès Béziers

Le sujet :

« Qu'est ce qu'un ami ? »

 

Présentation du sujet 

 
QU’EST-CE QU’UN AMI ?       

La question de l’ami nous renvoie irrésistiblement aux anciens grecs et latins pour qui l’amitié représente une valeur centrale, aussi bien pour la personne que pour la vie de la Cité. Aristote, le grand philosophe de la « Philia » a multiplié les formules à son sujet, chacune pouvant nous permettre de décliner une de ses dimensions : l’ami, c’est « l’autre soi-même »… C’est-à-dire ? Mais attention, « O mes amis, il n’y a pas d’amis ! » affirme-t-il… Comment l’interpréter ? Il dit également : « Ce n’est pas un ami, celui qui est l’ami de tous ». Pourquoi ? On trouve cette phrase qui peut nous servir de première définition : « Aimer quelqu’un (au sens de « Philia »), c’est lui souhaiter ce que l’on tient pour des biens, pour lui-même et non pour nous, c’est aussi être enclin à faire ces biens dans la mesure du possible ». Francis Wolff commentant Aristote parle également de la joie en présence de l’ami, qui caractérise l’amitié. Enfin autre citation célèbre d’Aristote : « celui qui n’est plus mon ami ne l’a jamais été ». Que penser de cette affirmation de fidélité absolue ? Aristote et ses commentateurs peuvent nous servir de fil rouge pour explorer l’amitié, et peut être aussi nous aider à juger de la pertinence de l’usage qui est fait aujourd’hui de ce concept…  

 

Ecrit Philo

 

« Qu'est ce qu'un ami ? » 

 

  1. Les sources antiques de l’amitié        

Sur une telle question, impossible de faire l’impasse sur ses sources grecques et latines… Les deux grands philosophes de l’antiquité, Platon et Aristote, ont une conception très différente de l’ami : pour le premier, l’amitié est très proche de l’amour, les deux relevant de la dynamique de l’Eros ou du désir… Pouvoir d’attraction d’une idée, d’une personne ou d’un objet dont la possession représente un bien, mais tous les biens ne se valent pas, et ces biens sont souvent des médiations pour des biens plus élevés, tels que le Bien suprême ou l’idée de justice. La relation de maître à disciple étant dans ce cas un bon exemple de la relation amicale. Conception finalement assez utilitaire de l’amitié, l’ami étant l’instrument de cette dialectique ascendante… Il en va très différemment pour Aristote (l’élève de Platon) : l’amitié est du côté de Philia plutôt que d’Eros. Au sens étroit, elle est l’amitié parfaite avec l’ami, « autre soi-même », dans le cadre d’une relation de stricte égalité, mais aussi l’amour maternel ou paternel, l’amour filial, l’amour entre les amants... Au sens large, la Philia recouvre les liens qui unissent les citoyens de la Cité, sentiment d’appartenance impliquant une forme d’assistance mutuelle, proche de ce qu’on pourrait appeler aujourd’hui la fraternité républicaine. Nous reviendrons sur cette idée en conclusion de notre propos. C’est dans le prolongement de cette philia que André Comte Sponville nous parle de l’amour-joie, notion empruntée à Spinoza ; la définition de l’amour chez Spinoza : c’est la joie qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure ; Autrement dit l’ami est celui dont la présence me réjouit, me met en joie. Aristote est sans aucun doute le grand penseur de l’amitié (Ethique à Nicomaque) et nous accompagnera sur le chemin…

  1. Différentes formes et degrés d’amitié             

Il y a bien sûr le concept de l’amitié et les différentes formes et degrés que prennent les amitiés réelles et empiriques. Il est difficile d’en donner une définition conceptuelle précise tant sont diverses les formes prises par elle. L’idéal de l’ami ne doit pas non plus nous porter à négliger ou exclure des formes d’amitiés plus éphémères et moins puissantes, bien que Aristote a peut-être sur le fond raison quand il dit  « O mes amis, il n’y a pas d’amis ! », soulignant à quel point cet idéal d’amitié est difficile à atteindre. Mais intéressons-nous surtout aux amitiés empiriques, peut-être décevantes parfois, mais dans tous les cas précieuses dans nos vies, alors que l’amitié absolue n’est peut-être qu’un rêve… La question du nombre d’amis est également très difficile, et pour les mêmes raisons. André Comte Sponville nous propose une hiérarchie provisoire : les meilleurs amis que l’on peut compter sur les doigts d’une main, les amis véritables, et enfin les relations amicales beaucoup plus élargies. Cela permet de reconnaître des degrés différents d’amitié, sans pratiquer d’exclusive… Le nombre et la « qualité » de nos amitiés dépend de notre mode de vie et du temps que nous pouvons consacrer à ces rencontres… Même si l’on pense souvent que la présence régulière de l’ami n’est pas essentielle, le temps et l’éloignement n’altérant pas la relation d’amitié, force est de reconnaître cependant qu’elle est la plupart du temps ravivée et entretenue par des formes de vie commune et n’est donc pas totalement désincarnée : la rencontre, les projets communs, la présence, lui sont souvent nécessaires.

  1. Une relation élective        

Ce qui précède implique de toute façon que l’amitié reste en quelque façon une relation élective : « Ce n’est pas un ami, celui qui est l’ami de tous » (Aristote). Dans le sens ici des relations interpersonnelles, l’amitié est marquée par l’exclusion ; elle n’est pas l’amour du prochain (Agapé). Peut-être pouvons-nous avancer que « s’aimer les uns les autres » au sens chrétien, c’est n’aimer personne, comme semble l’avoir pensé les grecs. Rencontre élective et unique de deux êtres singuliers, comme le dit merveilleusement la formule de Montaigne à propos de son grand ami La Boétie, « Parce que c’était lui, parce que c’était moi », ménageant ainsi cette part de mystère ou d’alchimie propre à la rencontre amicale. Cependant, l’amitié semble moins relever du coup de foudre que d’une construction volontaire qui dépend de la confiance et de l’intimité qui finit par s’installer. L’amitié est autant éloignée  de relations singulières non choisies (comme par exemple le copain de travail) que des relations universelles comme Agapé (la charité pour tous) ou la Justice (où nous sommes censés traiter les autres à proportion de ce qu’ils sont ou de ce qu’ils font). Ceci dit, cette dimension élective de l’amitié n’empêche pas sa traduction collective : lorsque par exemple, je parle « des amis de la philosophie » dans certains des mails qui vous sont adressés, je m’adresse à la communauté de ceux qui partagent le même goût et intérêt pour la philosophie. Philo Sophia : amis de la sagesse.

  1. Vers le concept d’amitié                  

Comment définir conceptuellement l’amitié ? Francis Wolff, dans la lignée d’Aristote, peut nous y aider :

  • L’ami est « un autre soi-même ». Formule un peu galvaudée que l’on entend souvent comme une relation de ressemblance, comme si les amis étaient des sortes de doubles jumeaux. Cette expression signifie qu’il faut considérer l’ami comme soi-même, être l’un pour l’autre un autre soi. Non pas parce qu’il me ressemble, mais parce que l’autre est le miroir qui, dans le partage, permet de mieux me connaître, de prendre conscience de ce que je suis, de ce que je pense, de ce que je fais. Son regard joue le rôle de médiation réflexive entre moi et moi-même. Miroir aussi au sens où je peux considérer l’ami comme il se voit de l’intérieur, c’est-à-dire embrasser au mieux son monde subjectif  pour me mettre à sa place de façon à pouvoir me soucier de son bien comme s’il était le mien.La difficulté majeure, que l’on va retrouver dans la relation amoureuse également, se trouve dans l’illusion du même qui consisterait à raboter la différence et l’altérité de l’autre au profit d’une trompeuse fusion, qui n’est en réalité que la projection de soi dans l’autre[1]. L’expression « autre soi-même »met aussi l’accent sur l’expérience de cette altérité dans la relation amicale. C’est la rencontre avec l’autre qui me fait « sortir de moi », explorer des territoires inconnus, aller à la rencontre de nouveaux possibles que je ne soupçonnais pas. En ce sens, l’ami est le contraire de celui qui me fige dans un moi immobile, il est à l’inverse vecteur de changement personnel. 
  • Autre trait essentiel de l’amitié :Vouloir du bien, se soucier du bien de l’ami ou de l’aimé : « Aimer quelqu’un, c’est lui souhaiter ce que l’on tient pour des biens, pour lui-même et non pour nous, c’est aussi être enclin à faire ces biens dans la mesure du possible » (Aristote, Rhétorique II).
  • Enfin autre et dernier trait essentiel, que nous avons déjà relevé avec André ComteSponville, La joie en présence de l’aimé. Joie de se retrouver, de partager des confidences, des impressions ou convictions, de rire d’un rien…[2]

Un problème dans cette définition : ces deux traits semblent communs à l’amitié et à l’amour. Pourtant une différence de taille : alors qu’ils sont intrinsèquement reliés à l’amitié (pas d’amitié sans eux), certaines formes d’amour s’en dispensent allègrement (vouloir le bien de l’autre, partager une joie réciproque en sa présence) : certains amoureux ne cessent  de se quereller et ne semble pas éprouver beaucoup de joies en présence l’un de l’autre ! Et l’amoureux jaloux qui souhaite parfois la perte de l’aimé ne semble pas vraiment soucieux de son bonheur ! Essayons d’élucider ce problème en comprenant mieux les rapports entre l’amour et l’amitié.

  1. Le « triangle de l’amour » (Francis Wolff)    

L’amour, ainsi pensé comme le précipité chimique de trois composantes différentes – la passion, l’amitié et le désir –, a la particularité d’être très instable et varie selon le poids respectif de ces trois composantes. Amour conceptuellement pur au centre du triangle, et amours défectives lorsque deux seulement des trois composantes sont présentes (lorsque l’on se rapproche des côtés du triangle), l’amour disparaît au fur et à mesure que l’on se rapproche de ses bornes externes (ou pointes du triangle) : ainsi l’amour qui n’est qu’amical peut s’éteindre au profit d’une relation de confiance et d’amitié. L’intérêt majeur d’un tel modèle est de pouvoir situer sur le triangle toutes les formes possibles de l’amour, mais aussi les limites au-delà desquelles elles se métamorphosent en autre chose.  Pour revenir à notre problème précédent, nous pouvons bien comprendre que certaines formes « d’amours vaches » sont très éloignés de l’amitié et sont alors totalement étrangers aussi bien au bonheur de l’aimé qu’à l’amour-joie. Nous constaterons encore la puissance de ce modèle dans la suite de notre développement…   

  1. La présence ou l’absence du désir sexuel      

L’amitié « pure » (conceptuelle) se traduit donc avant tout par l’absence d’Eros ou du désir sexuel (une absence que l’on peut moduler de différentes façons, absence de l’existence même de désir, mais aussi absence de sa réalisation physique). Mais comme le montre aussi le triangle de l’amour, tous les dégradés d’amitié et de désir sont dans la nature ! Il n’y a pas d’incompatibilité de principe entre l’amitié et le désir sexuel… Mais il est vrai que l’amour est ancré dans le corps, contrairement à l’amitié. Peut-être pour cette raison, le rapprochement amical ne relève pas autant que celui de l’amour d’un mouvement d’attraction (comme celui de deux « aimants » dans tous les sens de cette expression…), mais d’une construction volontaire.

P8Ce triangle de l’amour nous permet également aisément de comprendre comment certaines formes d’amour peuvent évoluer. André Comte Sponville, comme plus récemment Pascal Bruckner, valorise ces « métamorphoses » d’amours de jeunesse, sous l’influence bienfaisante de Philia : ces couples « ont su transformer en joie, en douceur, en gratitude, en lucidité, en confiance, en bonheur d’être ensemble, bref en philia, la grande folie amoureuse de leur début. ». Il y aurait dans Eros un désir de possession ou de jouissance égoïste, un amour de convoitise, qui ne se retrouverait pas dans Philia, où l’autre serait aimé pour son bien à lui. Pascal Brukner est peut-être encore plus lucide quand il parle de ces amants qui finissent par opter pour une pérennité heureuse, pour la durée plutôt que pour  l’effervescence, pour la confiance plutôt que pour la ferveur. Il s’agit de freiner l’érosion grâce à d’autres liens que ceux de l’extase et de la frénésie, ceux de l’estime, la complicité, la joie à travers les enfants. Cet amour qui aurait pu fondre comme neige au soleil, s’est métamorphosé pour persévérer ; cela ne va pas sans acceptation de l’imperfection, de la vulnérabilité[3].

  1. égalité, réciprocité, estime, confiance, reconnaissance, partage   

Egalité et réciprocité : contrairement à l’amour où vous pouvez aimer quelqu’un qui ne vous connaît pas et qui l’ignore, ou même qui ne vous aime pas (l’archétype de l’amour malheureux), l’amitié implique nécessairement la réciprocité : être ami de quelqu’un implique qu’il est également son ami. La relation avec l’ami comme « autre soi-même » induit également fortement une relation d’égalité plutôt qu’une relation verticale. L’exigence de réciprocité rend encore plus impardonnable ce qui est vécu comme une trahison ou une infidélité : un ami qui défaille, qui colporte une médisance, qui trahit une confidence personnelle, qui est défaillant quand j’ai besoin de lui, par exemple. L’amitié n’y résiste généralement pas.  

Estime et confiance réciproques : là encore, celles-ci peuvent manquer à l’amour. Certaines formes de « rage amoureuse » peuvent être indifférentes à la bêtise, à la lâcheté, à la bassesse de l’être aimé. La confiance implique une franchise totale. La dissimulation, même dans le cas où elle est faite pour le bien de l’ami, est pour cette raison souvent problématique, et en règle générale, dans les rapports humains, comme le dit F. Wolff, il vaut mieux dire que ne pas dire. Mais l’ami est souvent placé devant un conflit de devoirs et doit se demander ce qu’il doit faire ou dire pour ne pas blesser  et ne pas tromper (toujours au nom du bien de l’ami), en ayant toujours le souci de la véracité (nous y reviendrons).

Reconnaissance réciproque : Nous sommes fiers, rassurés, « narcissisés » comme disent les psychanalystes, par le regard que mon ami porte sur moi. Cette dimension égocentrique de l’amitié ne doit pas être négligée, et recèle donc un aspect utilitaire au sens où elle est bénéfique au développement du « soi ». Il y a un paradoxe à penser à la fois une relation désintéressée où l’autre est considéré comme une fin et non comme un moyen[4] (un « autre soi-même »), mais aussi une relation qui me renforce et me grandit. 

Le partageest sans aucun doute une forme privilégiée de l’amitié. Partage d’idées, d’expériences, de sentiments. Sans que celui-ci ne serve un but pratique commun… Et pourtant, un certain nombre d’amitiés ne se contente pas d’échanges purement verbaux, et s’éprouvent dans des épreuves communes. Combat commun contre le danger, la mort, la maladie, la captivité (les amitiés de la Résistance sont souvent évoquées…). La réciprocité du partage s’éprouve alors au quotidien. Faut-il opposer ces deux sortes d’amitié ? Sans doute que non : l’amitié peut aussi s’épanouir dans la simple rencontre où nous nous contentons de partager et de mieux nous connaître… Une forme pure d’amitié en quelque sorte où la question de ce que l’on apporte à l’autre ne se pose pas…

L’absence de tensions, la transparence des relations, la rupture comme contradiction, sont-elles propres à l’amitié ?

Nulle « communication des esprits » hors de toute tension, nulle transparence intégrale ne protège la pureté de la relation amicale ! Toutes les relations humaines sont marquées du sceau de l’ambivalence et de la violence intime, et ne sont pas exemptes de ressentiment. Mais cette négativité est mieux sublimée ou surmontée dans la relation amicale. De la même façon, la transparence est un mythe : l’amitié manifeste certes une harmonie intersubjective, mais des choses restent cachées, qu’il s’agisse de ce que je ne montre pas de moi (volontairement ou inconsciemment), ou de ce que je pense connaître de l’autre (et qu’il ne voit pas nécessairement). Cette relative opacité explique que des « moments » de rencontre privilégiés scellent en quelque sorte des amitiés –des moments où « les planètes sont alignées » -, mais que ces amitiés peuvent ne pas durer, et que nous pouvons plus ou moins rapidement devenir étrangers l’un à l’autre.  « Nous sommes deux vaisseaux dont chacun a sa route et sa destination. Nous pouvons très bien nous croiser et célébrer une fête ensemble, comme nous l’avons fait. » (Nietzsche, Le gai savoir). 

Mais la rupture est du même coup tout à fait possible, même si, contrairement à l’amour, elle peut heurter l’éthique de la réciprocité qui définit l’amitié. Les histoires d’amitié seraient ainsi destinées à ne pas connaître de ruptures, à ne pas s’interrompre. Rien ne pourrait rompre unilatéralement l’idéal de réciprocité qui semble lier les amis… En ce sens, il peut y avoir « trahison du nous » de l’amitié lorsque la réciprocité des engagements est rompue.  C’est le sens de la phrase d’Aristote : « celui qui n’est plus mon ami ne l’a jamais été ». Mais dire cela, c’est oublier ce qui nourrit véritablement l’amitié, et qui nous ramène à une autre dimension proprement éthique (sur laquelle nous allons revenir dans le point suivant) : comme le dit ce même Aristote, l’amitié est vertueuse si elle me permet de progresser en me tendant le miroir de ce que je suis. Mais il peut arriver qu’elle n’exerce plus cette fonction « nutritive », soit du fait de moi-même, soit du fait de mon ami. Comme dans l’amour, nous n’évoluons pas l’un et l’autre de la même manière. Le temps qui charrie son lot de péripéties, peut changer la donne entre nous. Peut-être alors avons-nous besoin « de se déprendre de l’autre pour être enfin moi »[5].

  1. Une éthique de l’amitié    

Il y a cependant une éthique de l’amitié : contrairement à l’amour où je peux aimer quelqu’un qui l’ignore ou qui ne m’aime pas (c’est le fameux thème des amours malheureux qui traverse toute la littérature), la réciprocité inhérente à l’amitié – être l’ami de quelqu’un implique réciproquement qu’il est aussi un ami pour moi – entraîne nécessairement une éthique de l’amitié, celle de l’engagement et de la promesse.

De plus, l’amitié est également liée à une éthique de l’amélioration et de l’élévation de soi : « Un bon ami est un ami qui nous élève » (Aristote). Lorsque nous parlons des « amis de la philosophie », nous nous référons de la même façon à cette réunion autour de la recherche d’une certaine sagesse propre à nous élever… Philo Sophia…

Cet amour-là du vrai et du bien constitue également une autre dimension de cette éthique de l’amitié. Il me semble que l’amitié et la vérité entretiennent des relations intimes, notamment aussi concernant une certaine « vérité intérieure » : la relation à l’autre qu’est l’ami s’accompagne d’une exigence d’être soi-même aussi bien à ses propres yeux qu’à ceux d’autrui. Deux amis se doivent d’accorder « une préférence à la vérité » (ce qui n’exclut pas absolument le mensonge, mais dans des circonstances exceptionnelles, et dans un but d’amour, de compassion, ou de protection). Je dois toujours rester libre de lui dire ce que je pense vrai. La confiance et l’intimité qui s’installe nous conduit à « tomber les masques » des rôles sociaux au profit d’une « façon d’être en vérité » que Montaigne a très bien décrite dans Les Essais. Il s’agit alors d’investir un autre lieu que celui de la comédie sociale.

9- Penser le politique à partir de l’amitié ?[6]              

Chez Cicéron en particulier, il s’agit de penser le politique et le collectif à partir de l’idéal de l’amitié[7]. Les hommes sont naturellement portés à nouer des relations avec les autres, et la Cité incarne cet idéal d’harmonie. C’est l’amitié qui confère la légitimité d’un régime politique qui, contrairement à la Terreur caractéristique de la tyrannie, doit être une communauté de « gens de bien », guidés « par la bonne foi, l’intégrité, le sens de l’équité ».

Mais avec l’avènement de la Modernité, rien de tel : chez des auteurs comme Machiavel ou Hobbes, l’intérêt personnel prévaut entre les hommes, et le cosmos – pas plus que la Cité - n’ont rien d’ordonné ou d’harmonieux. Le hasard et l’imprévisible sont dominants, dans un monde où prévaut la versatilité des positions et des possessions… Pour Machiavel[8], la méchanceté, l’avidité, l’ingratitude sont des forces plus grandes que la bonté, la justice, ou l’équité… Il vaut mieux que le Prince soit craint plutôt qu’aimé, compte-tenu de la versatilité des sentiments à son égard. Le Prince doit savoir naviguer dans ces eaux troublées, et la société, dans cette perspective, ne repose évidemment plus sur une forme d’unité ou d’harmonie naturelle. Hobbes nous décrit de la même façon une société de la rivalité où le désir de chacun est central. On ne trouve pas de « sociabilité instinctive » dans un tel état de fait, mais chacun « s’efforce de détruire et dominer l’autre »[9]. Seul un Etat souverain et puissant peut assurer la sécurité et la prospérité, contre l’agressivité instinctuelle des hommes entre eux. La « concorde » ainsi obtenue ne repose nullement sur une quelconque amitié, mais sur la puissance de l’Etat et la crainte qu’il inspire. JJ Rousseau va bien sûr tempérer ce jugement et proposer un contre modèle qui s’inscrit plutôt dans la continuité des Anciens : contre les forces de l’égoïsme et de l’avidité, il y aurait le principe naturel de la bienveillance et de la pitié… Pur mouvement de la nature… « que les mœurs les plus dépravés ont encore du mal à détruire »[10]. Sans vouloir épuiser le sujet, et au-delà de la question un peu désuète aujourd’hui de la bonté ou méchanceté naturelles de l’homme, nous pouvons dire que l’histoire de nos démocraties depuis plus de deux cent ans nous a laissé quelques enseignements solides. Parmi ceux-là, ne savons-nous pas aujourd’hui, comme l’analyse Marcel Gauchet[11], que l’extinction de toutes les  transcendances dans l’univers moderne s’accompagne également du deuil de l’unité ou de l’unanimité de la « volonté générale ». Autrement dit, le règne des autonomies individuelles est aussi celui de la division irréductible des opinions et des intérêts, qui d’ailleurs justifie en partie l’importance du pluralisme démocratique. Découverte certes difficile, et qui peut nourrir des réactions conservatrices en faveur de l’unité perdue, mais qui nous oblige à ne pas trop nous accrocher à cet idéal de l’amitié « des gens de bien » pour penser l’être-ensemble.

 



[1] Le concept psychanalytique de projection est notamment développé dans l’œuvre de Freud

[2] « Belle du Seigneur », cité in « Il n’y a pas d’amour parfait », p33

[3] Pascal Bruckner « Une passion au ralenti ? », Philosophie Magazine, Hors-Série « L’amitié »

[4] Kant, second impératif catégorique, in « Métaphysique des mœurs »

[5]Claire Marin, « Ruptures ».

[6] Laurence Devillairs, maîtresse de conférence, « Un idéal ou un leurre pour l’action politique ? », i, Philosophie Magazine sur l’amitié, page 45.

[7] Cicéron, « De l’amitié »

[8] « Le Prince »

[9] Hobbes, Léviathan, chapitre XIII

[10] JJ Rousseau, Discours sur l’origine des inégalités parmi les hommes

[11] Séminaire sur la crise de la Modernité