La violence peut elle être légitime ?

 

le vendredi 20 février 2026

 à 17h30 à la Scène de Bayssan, Espace Di Rosa.

                                  sur le sujet : "La violence peut-elle  être légitime ?"

PRESENTATION DU SUJET.  

La violence peut-elle être légitime ?

Beaucoup de questions en une :

Tout d’abord, il est nécessaire de s’entendre sur une définition précise de la violence, si nous voulons éviter une acceptation trop extensive (la violence de l’école, la violence  de l’économie, la violence des inégalités, la violence symbolique, la violence du sport, etc.) qui finit par ne plus vouloir rien dire, et par contre-coup affaiblit le scandale de la violence véritable…Ensuite, le fait que la violence soit un fait anthropologique incontournable, c’est-à-dire une réalité humaine fondamentale, ne signifie pas qu’elle soit légitime : à la question de fait, s’ajoute une question de droit (la légitimité) qui est celle qui nous intéresse ici.Quelles sont donc les situations où cette violence peut s’avérer légitime ? Que penser de cette « violence légitime de l’Etat » dont parle Max Weber ? A l’inverse, peut-on défendre avec Marx ou Lénine l’idée d’une « violence révolutionnaire » légitime ? Peut-on légitimer une violence criminelle au nom d’une fin juste ? C’est cette dernière question qui a enflammé le conflit entre Sartre et Camus pendant la guerre d’Algérie…   

 

Ecrit Philo : "La violence peut-elle  être légitime ?"

Intervention Scène de Bayssan 20 février 2026 17H30

 

Quelques livres….

Article sur la violence, Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale

« Le consentement meurtrier », Marc Crepon

« La philosophie face à la violence », Marc Crepon

« Sept leçons sur la violence », Marc Crepon

« Les maladies chroniques de la démocratie », Frédéric Worms

« Violence et politique », Yves Michaud

« L’idéologie allemande », « Le Manifeste du Parti Communiste », Karl Marx

« Les damnés de la Terre », Franz Fanon

« Les Justes », « L’homme révolté », « Actuelles », Albert Camus

« Le savant et le politique », Max Weber

« Guerres justes et injustes », Mickaël  Walzer

« L’ère des ténèbres », Michel Terestchenko

INTRODUCTION

Si on essaie de faire un état des lieux de la violence… Du plus loin que l’on remonte dans le temps, mythes et légendes racontent un monde habité d’une suite formidable de carnages et de meurtres. Si vous allez à Lascaux, vous voyez ces premières figures peintes au paléolithique, qui montrent des silhouettes raides percées de javelines, à terre ou agonisantes… Peut-être que les frères ennemis Abel et Caïn et la violence meurtrière de leur destin, pourrait aussi figurer de façon allégorique ce fond de violence archaïque irréfragable qui loge au cœur de l’homme.

Quel tableau de la violence aujourd’hui ? Après un XXème siècle qui a été sans aucun doute le plus terrible en termes de massacres de masse, le XXIème commence de manière inquiétante : certes les principaux   pays occidentaux sont en paix depuis 80 ans (jusqu’à quand?), et ont beaucoup progressé dans la pacification des mœurs et la domestication de la violence à l’intérieur, mais les guerres et les massacres locaux continuent dans le monde (le nombre de morts est cependant beaucoup moins important), le terrorisme sévit toujours, et la recrudescence des « faits divers » violents nous interpelle de plus en plus. Par ailleurs le climat général  entre Etats se dégrade et le réarmement est à l’ordre du jour. Enfin, il faut noter aussi la montée en puissance, avec les nouvelles technologies, des forces de destruction, ainsi que leur professionnalisation, entre les mains des Etats. La cyber-guerre, avec les moyens de l’IA, est devenue un élément central des nouveaux affrontements.

Concrètement, nous pouvons constater aujourd’hui à quel point les guerres actuelles (Ukraine, Palestine) bousculent sans complexe le droit international, qui apparaît de plus en plus impuissant face à de telles violences… Mais peut-être est-ce une raison supplémentaire pour s’interroger vraiment sur l’éventuelle légitimité des actes violents. Un autre exemple actuel peut également nous interpeller : les « violences policières » qui ont été dénoncées par certains au moment du mouvement des Gilets Jaunes ou plus récemment lors de l’opposition  contre les « Méga-bassines » en Nouvelle Aquitaine. Le Ministre de l’Intérieur Darmanin avait rétorqué en refusant le terme de « violences policières », expliquant que la notion de « violence légitime de l’Etat » était vieille comme Max Weber lui-même[1]

1) Deux remarques préalables : a) la légitimité, une question de droit et non de fait ; b) L’importance de la définition de la violence

Avant d’essayer de répondre à la question autour de la légitimité de la violence, deux points préalables doivent être évoqués :

* Premièrement, la réflexion que nous pourrions avoir par ailleurs sur les causes anthropologiques de la violence (si par exemple notre sujet était formulé ainsi : « d’où vient la violence ? », ou « Quelle est l’origine de la violence ? ») ne peut pas nous autoriser à répondre à notre question présente sur la légitimité ou non de la violence. Très nombreux en effet sont les auteurs qui mettent l’accent sur la violence et les pulsions meurtrières inhérentes à notre condition humaine : Freud etsa lutte entre Eros et Thanatos,pour qui, contrairement à Marx, la pulsion d’agression est « un trait indestructible de la nature humaine »,et non une conséquence secondaire de conditions sociales et économiques particulières. C’est la civilisation qui doit mener un combat sans merci contre les pulsions meurtrières… Maffesoli, pour qui la violence est fondatriced’une socialité archaïque et souterraine,  la lutte pour la vie n’existant pas sans violence, celle-ci étant au fond la garantie de la vitalité  des sociétés. Une pensée qui prolonge donc la pensée nietzschéenne...  Edgar Morin qui insiste sur la dualité homo sapiens/homo demens, ce dernier étant responsables de tous les excès et de toute la méchanceté, enfin citons le concept de violence ou de rivalité mimétiques cher à René Girard, pour qui l’objet du désir est toujours désigné par un tiers rival...etc. Autrement dit, il s’agit de montrer dans ce type de réflexion  (par ailleurs extrêmement fécond) la réalité factuelle d’une violence pulsionnelle inscrite dans la nature humaine.● La question de ce soir n’est pas une question factuelle, mais une question éthique : non pas qu’est-ce qui peut expliquer la violence, ou quelles sont les causes de la violence, mais plutôt « qu’est-ce qui peut justifier la violence ? Qu’est-ce qui peut la rendre légitime ? ». Non plus une question de fait, mais une question de droit (c’est le domaine du « devoir être »). Cependant, il est vrai que la reconnaissance du caractère « structurel » de la violence humaine doit nous permettre de déployer une vigilance plus active, celle de « l’homme averti » qui cesse de faire l’ange, conscient qu’il n’est jamais très loin de la barbarie. Comme le dit avec humour Guy Coq : « Qui que je sois, je dois le savoir, les circonstances aidant, il ne me faudra pas plus d'un quart d'heure pour sombrer dans la barbarie, pour faire de moi un tortionnaire. L'urgence d'une culture morale est ici fort claire : il s'agit de faire reculer au maximum l'échéance du quart d'heure. »

* Deuxièmement, une précaution de nature méthodologique doit être prise : circonscrire par une définition précise ce que l’on entend par violence, de façon à savoir de quoi nous parlons…Pour plusieurs raisons. 1) D’abord parce que la perception de la violence est subjective dans le temps et dans l’espace en fonction des individus et des groupes humains. ●2) Ensuite et surtout par ce qu’on risque de faire usage de ce terme selon une acception trop large qui englobe toutes les  formes de domination et d’imposition sur autrui. Ainsi nous parlons volontiers de la violence de l’école, de la violence familiale ou de l’entreprise etc. Ou encore de la violence des rapports sociaux… De tels usages du mot peuvent s’entendre, mais affaiblissent considérablement sa portée lorsqu’il s’agit de repérer et d’analyser les phénomènes de violences véritables tels que la violence physique ou psychologique commises intentionnellement  par un ou plusieurs individus sur d’autres individus. ● Par exemple, il est peut-être dans la nature de l’école d’imposer aux élèves un certain nombre de normes ou de savoirs définis par la collectivité elle-même (ce que Bourdieu appelait en son temps « la violence symbolique ») selon un mode plus ou moins coercitif, mais peut-on vraiment mettre ce type de « violence » sur le même plan que celle récemment subie par la population de Gaza ? Poser la question c’est y répondre ! ● Le fait de considérer que la violence est socialement, économiquement ou politiquement partout (on l’assimile souvent aux rapports de forces qui structurent une société) conduit parfois à considérer comme légitime l’action véritablement violente (individuelle ou collective) quelle qu’elle soit, étant alors considérée comme résistance ou légitime défense… ●3) Une autre raison qui justifie la nécessité d’une définition précise est que nous devons pouvoir graduer les phénomènes de violence selon leur gravité si nous ne voulons pas confondre un rire qui fait mal avec un massacre de masse ! ●4) Enfin, il suffit de rappeler qu’il y a aussi une violence qui n’est pas de notre fait (du moins volontairement) : la violence de la nature, des tremblements de terre, de la mort, de la maladie…etc. Et qui doit être distinguée radicalement de la violence proprement humaine (commise par des hommes). ● Pour toutes ces raisons, nous proposons cette définition avancée par le Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale (sous la direction de Monique Canto Sperber) :nous parlerons de violence comme « toute action (commise ou omise) qui implique le meurtre d’une ou plusieurs personnes ou qui suppose qu’on inflige à celles-ci des souffrances ou des lésions physiques ou psychiques, de façon intentionnelle, contre leur volonté. ». Quelques commentaires au sujet de cette définition : 1) les actes visant à infliger des souffrances psychiques sont tout autant violents que les autres ; prenons l’exemple de l’administration forcée de  drogues (soumission chimique). 2) La force physique n’est pas nécessaire (dans une situation de conflit entre deux groupes, le premier peut décider par exemple d’arrêter d’envoyer au second les vivres et les médicaments qu’il envoyait habituellement). C’est parfois en omettant de commettre un acte qu’on exerce une violence. 3) Nous retiendrons l’acte intentionnel et délibéré, tout en sachant que la frontière et parfois floue (certaines impulsions, insultes, ou harcèlements, ne sont pas toujours délibérées), et que bien des actions peuvent tuer sans intention (je tue mon passager en conduisant ma voiture en état d’ébriété). 4) La contrainte est une condition nécessaire et non suffisante de la violence. Nécessaire : le suicide n’est pas ici retenu (alors qu’il s’agit bien d’un acte de violence…) Non suffisant : il peut y avoir de la contrainte sans violence (par exemple la contrainte de l’école obligatoire). En résumé, cette définition est certes imparfaite, mais permet de nous concentrer sur l’essentiel.

2- La justification philosophique de la violence dans l’histoire.

Toute une tradition intellectuelle s’efforce, par le truchement d’une approche totalisante de l’histoire et de son sens, de justifier les violences qui secouent l’humanité. Nous pouvons mentionner en particulier ce que nous pourrions appeler les philosophies de la vie inspirées par le darwinisme social, ou encore le nietzschéisme ou la pensée de Georges Sorel. Mais surtout les grandes philosophies de l’histoire comme l’hegelianisme ou le marxisme.

Les premières s’appuient sur cette dimension anthropologique de la lutte pour la vie censée caractériser toutes les espèces. La vie est un combat et son expansion ne va pas sans déchirement et affrontement, qu’il s’agisse de la lutte pour la survie ou de la lutte des volontés. ●La violence est indissociable des actions par lesquelles le vivant s’affirme dans son milieu, contre les agressions qui en viennent ou face à la rivalité des compétiteurs. Pour Nietzsche, le monde comme l’homme qui l’habite est un champ de forces. La volonté de puissance implique qu’il n’y a de valeur qui s’impose, de force qui s’effectue, sans que d’autres valeurs ou forces soient rejetées, dominées, vaincues.Nietzsche croit dans une « bonne violence » l’affirmation supérieure de la vie, et dénonce au contraire la violence pervertie, défigurée des hommes du ressentiment, qui est tournée contre la vie… La pensée de Georges Sorel joint l’héritage marxiste à cette orientation vitaliste.● Il faut reconnaître que les idéologies fascistes de la supériorité de certaines races et du droit du plus fort s’inspirent également, même si elles les déforment, de ces philosophies de la vie.

Les secondes sont les philosophies de l’histoire : le sens de l’histoire, exhumé par la philosophie, qu’il soit idéaliste ou matérialiste, transcendant ou immanent, installe la violence comme une nécessité irréfragable. Elément moteur de la résolution dialectique des contradictions. ● Pour Hegel, la violence est inscrite dans la structure de l’être et se révèle au cours de l’histoire de son déploiement. ●Renversant la dialectique hégélienne pour « la remettre sur ses pieds », la philosophie du matérialisme historique (Marx) pense l’histoire non plus à partir de la réalisation de l’esprit dans le temps, mais des conditions matérielles d’existence des hommes concrets et de leur développement dialectique– qui se traduit par un certain type de rapport avec la nature, un certain état des forces productives et des rapports de production – .●La violence est donc ici une dimension fondamentale de cette histoire de l’humanité : violence sociale des rapports d’exploitation, violence politique de la domination de l’Etat et de ses appareils de répression (la justice, la police, l’Armée), violence idéologique de ce que Althusser appelait « les appareils idéologiques d’Etat ». ● Mais il s’agit aussi d’une violence libératrice et de légitime défense face à l’oppression, portée par la classe ouvrière et  conforme au sens de l’histoire. Légitimation donc d’une violence révolutionnaire pour renverser l’ordre existant et instaurer une libre association de producteurs d’où toute source de violence est expurgée, même si pendant toute la première phase de transition, la lutte continue plus que jamais, et le nouveau pouvoir ouvrier doit exercer la violence nécessaire à l’instauration de la société sans classe. C’est « la dictature du prolétariat »... La violence de l’Etat s’exerce toujours mais change de camp : il n’est plus entre les mêmes mains, et ne défend plus les mêmes intérêts.● Insistons sur le fait que très paradoxalement, la justification de la violence révolutionnaire contre la violence sociale des oppresseurs se fait au nom du projet (des fins) d’éradication de toute source de violence dans la société idéale de l’avenir.

Cette question de la justification de la violence a notamment été réactivée par les intellectuels français dans le contexte de la guerre froide, à propos des guerres coloniales de l’époque, en particulier la guerre d’Algérie.

3- La fin justifie-t-elle les moyens ? La critique de l’essentialisation du coupable et de sa victime

 Pour la grande majorité d’entre eux, le mal était du côté du capitalisme et de l’impérialisme occidental, le bien du côté de l’Union soviétique censés promouvoir la libération des peuples. ● On a pu constater par la suite que le système soviétique était lui aussi un système d’oppression et même de terreur, et que le choix entre ces deux blocs idéologiques était un piège. Raymond Aron était l’exception, ce qui explique aussi qu’il ait été longtemps marginalisé et même honni… ●C’est dans un tel contexte qu’a lieu la polémique Sartre/Camus à propos de la violence terroriste en Algérie. Franz Fanon publie son livre préfacé par JP. Sartre, « Les damnés de la Terre » (1961). On trouve dans ce livre un véritable appel au meurtre du colon ; c’est la seule manière de restaurer, au prix « d’actes irréversibles », la dignité bafouée de l’homme colonisé, et d’unifier dans une cause commune le peuple en lutte. Il y a même des formules très excessives du type : « Pour le colonisé, la vie ne peut surgir que du cadavre en décomposition du colon ».● Chaque page de la préface de Sartre sera également un appel au meurtre des colons : « Car, en le premier temps de la révolte, il faut tuer : abattre un Européen, c'est faire d'une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé : restent un homme mort et un homme libre ».Sartre soutient inconditionnellement les meurtres terroristes contres des innocents au nom de la juste lutte des opprimés contre les oppresseurs. C’est bien ici une justification du terrorisme, très virulent à l’époque. Hannah Arendt critiquera très sévèrement ces paroles emphatiques et irresponsables.

Ceci dit, rappelons-nous le contexte… La plupart des violences anticoloniales se sont justifiées ainsi face à la violence militaire de l’occupant. Ainsi le mal absolu serait la seule réponse au mal absolu, tout cela au nom du bien que chacun serait censé représenter. ● Ce faisant, une telle attitude nous conduit rapidement à essentialiser l’ennemi sous la forme abstraite de « l’oppresseur », et donc à une déshumanisation qui nous prive de toute possibilité d’identification ou d’empathie. C’est précisément le fond de l’argumentation de Camus qui va s’opposer à Sartre à ce sujet, ce dernier l’accusant en retour et ironiquement de « belle âme »… Camus s’opposera toujours en effet à ce qu’il appelle la casuistique du sang (la loi et la soif de sang). On justifie le crime en essentialisant les appartenances des uns et des autres (les opprimés et  les oppresseurs, par exemple), en oubliant par là même la singularité irréductible de ce que détruit toujours la violence. ● Il reconnaît que la violence est parfois inévitable, mais il refuse de légitimer une violence criminelle au nom d’une fin indiscutable qui justifierait les moyens. Se donner ainsi bonne conscience est indigne. Certes nous devons reconnaître que l’homme politique, comme le disait Machiavel, peut avoir besoin de recourir au mal dans certaines circonstances, mais il doit avoir conscience de ce qu’il fait, et éviter surtout d’en faire un principe, comme le font Sartre et Fanon. Dans pareille situation, il faut avoir conscience que sa responsabilité politique s’exerce au détriment de son intégrité morale. ● Ce qui excède finalement Camus, c’est leur bonne conscience et leur absence de scrupule. N’est-ce pas aussi ce qui caractérise la sauvagerie barbare et monstrueuse du 7 octobre 2025 en Israël ? Ce qui est effroyable, c’est cette forme de nihilisme moral, cette absence de limites de part et d’autre. ● On retrouve un tel nihilisme dans le « Tout est permis » deDostoeïvski, la possibilité de faire le mal absolu sans en éprouver une quelconque souffrance, dans une totale indifférence pour l’humanité de son prochain. ● Le droit à la vie est un droit fondamental, et l’on  ne doit même pas s’en tirer avec l’argument utilitariste selon lequel on sacrifie une vie (par exemple dans le cas de la torture après le 11 septembre dans les prisons de Guatanamo) pour en sauver des dizaines ou des centaines de milliers. Ce qu’a fait Busch(après les attentats de 2001) couvert en cela par de nombreux juristes américains trouvant des légitimations à la torture « dans des circonstances exceptionnelles ». ● Il ne s’agit pas là de nier l’usage nécessaire, limité et temporaire, de la violence dans certaines circonstances du monde tragiques, mais de refuser la bonne conscience associée trop souvent à la violence, ce que Camus appelle « la violence confortable », rendue possible par le langage de l’abstraction qui essentialisent les victimes.

Camus va dessiner dans ses œuvres (principalement « Les Justes », « L’homme révolté », et ses « Actuelles » consacrées à la guerre d’Algérie), face à ce que Marc Crépon appelle « le consentement meurtrier », une morale de la mesure, de la limite et du relatif. Le personnage de sa pièce de théâtre (Les Justes) Kaliavev, anarchiste russe, s’arrête de lancer la bombe sur la calèche du Grand Duc et de la Grande Duchesse quand il aperçoit leurs deux enfants « assis droits, le regard dans le vide ». Les fins, fussent-elles bonnes, ne justifient pas tout, comme le dit Michel Terestchenko[2].● En fait, les fins sont totalement transformées par la pratique des moyens ! Par exemple, introduire la démocratie par la force est antidémocratique est conduit à l’échec (cf. Bush en Irak). Les moyens polluent les fins. ● La question n’est pas vraiment de justifier ses actions par les fins poursuivies (l’avènement d’un monde meilleur par exemple), mais de se demander quelle est la nature des moyens utilisés. Il est en effet des actes sur lesquels est placé un non irrévocable, quelle que soit la fin poursuivie. Face à « l’ordre des choses » de la raison totalisante, se dresse l’éthique, et la liberté qui va avec…

● Quelle que soit la cause défendue (même quand elle est parfaitement légitime), la guerre - qu’il s’agisse de la guerre contre la colonisation, ou la « guerre contre la terreur » face au terrorisme – est souvent menée au mépris du droit, alimentant une spirale sans fin de haine et de ressentiment. Cette spirale de la violence est elle-même une des causes de la violence : l’usage de la violence aggrave et renforce les solutions violentes, selon des mécanismes (accoutumance à la violence, déresponsabilisation progressive en particulier) qui ont été étudiés. Les logiques de violence s’auto-entretiennent : l’exemple israélo-palestinien en est un exemple malheureusement évident. La violence du Hamas et celle de l’État israélien sont en cela inséparables…

La question qui se pose est alors la suivante : comment éviter que la violence n’enclenche des cycles de violence sans fin ? Cela revient au fond à se demander, même si la violence semble s’opposer à la morale, s’il existe malgré tout des règles morales à l’usage de la violence, et lesquelles… Le recours à la morale ou à l’éthique est-il possible, même en situation de guerre ? C’est toute la question des guerres « justes » ou « injustes »

4- Une guerre juste ? Le retour à l’éthique

Depuis Cicéron,  cette question est à l’ordre du jour en cas de guerre, mais plus particulièrement depuis le développement du droit international et la création de l’ONU, et plus récemment de la Cour Pénale Internationale. Essayer d’endiguer les violences intérieures ou extérieures, ou pour le moins d’encadrer celles-ci de façon à distinguer, lorsque la violence apparaît comme inévitable, les violences légitimes de celles qui ne le sont pas.  Certes la guerre est en elle-même une effraction à la morale, c’est-à-dire une rupture du lien qui fait humanité, mais il est possible de définir des limites d’acceptabilité lorsque cette guerre est inévitable. Il est vrai que nous sommes confrontés aujourd’hui à des comportements hostiles qui refusent de prendre en compte les règles du droit international, mais voilà un motif supplémentaire pour rappeler avec force quelles sont ces règles, et continuer de lutter pour les imposer. . 

La guerre est en principe interdite en droit international, sauf à certaines conditions. Un ensemble de règles définit ces conditions. Mickaël Walzer[3] est le théoricien reconnu de cette doctrine[4]. Il faut distinguer à ce sujet le 1) « jus ad bellum » » (à quelles conditions le droit à la guerre ?), 2) «le jus in bellum » (qui concerne la justice des comportements des parties prenantes pendant la guerre), et enfin 3) le « jus post bellum » (qui concerne la phase terminale de la guerre et les accords qui doivent être équitables. 1) La guerre doit émaner d’une autorité légitime, mais surtout défendre une cause juste, avec une chance raisonnable de succès (le droit concerne ici les intentions et les objectifs) 2) Il s’agit là de la justice des comportements des différents protagonistes pendant le conflit, et de la proportionnalité de la réponse guerrière par rapport aux dommages infligés (par l’ennemi), et surtout la distinction entre les combattants et les non combattants ; la population civile doit être protégée. 3) les accords de paix doivent être équitables et obéir au principe de réparation ou de réhabilitation, afin d’éviter le ressentiment du pays vaincu.

Abordons maintenant la question de la violence commise par l’Etat, notamment cette fois-ci concernant les violences à l’intérieur de ses frontières. Max Weber a conceptualisé ce qu’il a appelé le monopole de la violence légitime dont l’Etat serait détenteur. Que doit-on en penser ? Pour y répondre de façon satisfaisante, il est nécessaire de faire un détour du côté du contrat social et de la démocratie…

5- Face à la violence endémique, le contrat social et la démocratie comme facteurs de paix

Le sens le plus profond du contrat social est assurément de lutter contre la violence et de faire respecter le droit à la vie de chacun. Chez Hobbes en particulier, face à la violence de tous contre tous, et à leur vie sans cesse menacée[5], les individus vont individuellement passer un pacte qui consiste à mettre leur liberté naturelle entre les mains d’un Tiers, le Grand Léviathan, en échange de leur sécurité. On peut dire en ce sens qu’il s’agit à travers ce contrat de construire le premier rempart contre la violence. Car la violence est endémique (au sein de tout groupe humain), et le contrat social hobbesien constitue une première réponse à ce que Kant appelait « l’insociable sociabilité humaine »[6]. ●Le pouvoir souverain s’approprie en quelque sorte l’exclusivité de la violence, qui devient entre ses mains la seule violence légitime. Nous pouvons repérer dès ce moment ce que Max Weber désignera comme  le « monopole de la violence légitime ». Seule la force de l’Etat peut alors légitimer la loi… ● Mais Rousseau a bien montré que l’Etat hobbesien est un Etat despotique, chaque individu consentant à lui laisser unilatéralement le pouvoir, renonçant  à son droit de se gouverner lui-même. Il considére que le droit du plus fort ne peut pas avoir force de loi bien longtemps, et suffire pour endiguer la violence de façon durable : je ne m’y soumets que par crainte et résignation, aucunement par obligation. ● Seul le fondement d’une telle obligation qui placera la Loi au-dessus des hommes sera de nature à éradiquer en partie la violence : ce fondement sera démocratique et reposera sur la volonté et la délibération collective des individus réunis par le biais de la « représentation » (démocratie représentative)[7].● Le soutien ou le consentement du peuple par rapport à la loi démocratique n’a rien de commun, pour cette raison même, avec « l’obéissance sans conditions » qui peut être imposée par un acte de violence, comme par exemple celle sur laquelle peut compter le bandit quand il me dérobe mon portefeuille sous la menace d’un couteau (Rousseau). La démocratie réalise le paradoxe de placer la Loi « au-dessus des hommes »[8], tout en postulant que ces mêmes hommes sont la source exclusive du droit. 

Mais la démocratie ne s’arrête pas là : elle est aussi, comme le montre très bien Frédéric Worms[9], l’auto-limitation du pouvoir du peuple par le peuple ; celle-ci est nécessaire pour lutter contre les abus de pouvoir, mais aussi pour protéger le peuple contre lui-même, contre la violence parfois exercée par le peuple et en son nom. Cette violence endémique est jugulée notamment par l’Etat de droit : Constitution, autorités indépendantes, définissent dans quelles limites le pouvoir peut s’exercer légitimement, au nom d’un droit « fondationnel » (les droits de l’homme) surplombant. Nous allons voir que la question du monopole de la violence détenu par l’Etat ne peut être justifiée que par l’existence de cet état de droit… ● Car il faut bien comprendre que la société, même démocratique, n’est jamais débarrassée complètement de cette violence interne, tout simplement parce que son contrat de départ – schématiquement on pose les lances pour discuter et décider ensemble – est toujours susceptible d’être remise en cause… ● Certes principal rempart contre la violence, elle ne cesse d’être confrontée à ses possibilités de manifestations...Autrement dit les maladies chroniques de l’humanité, telles que la violence, sont structurelles à la démocratie elle-même au sens où elle est à la fois le problème et la solution, le malade et son médecin. La question étant de savoir à partir de quelle « poussée » de violence le seuil critique est atteint et affecte la vie même et son expansion, menaçant la démocratie dans son fonctionnement.

6- L’État, dépositaire de la violence légitime ?

Violence légitime et critique marxiste

Les considérations qui précèdent nous conduisent donc très logiquement à poser la question de la légitimité de la violence exercée par l’Etat, qui en aurait légitimement le monopole selon Max Weber[10]. L’Etat est doté, pour exercer ses fonctions - collecte des impôts, éducation, justice, santé publique… et notamment le maintien de l’ordre social et de la paix civile – d’une justice, d’une police et d’une armée jouissant du droit de violence si nécessaire. Nous pouvons déjà observer que l’idée de ce monopole de la violence légitime dont l’Etat serait dépositaire est strictement opposée à la conception marxiste d’un Etat-instrument du pouvoir de classe ; comment en effet déclarer légitime la violence d’un Etat qui n’est que la puissance de frappe d’une classe sociale aux dépens de toutes les autres ? Cette violence-là n’est pas plus légitime que l’Etat qui l’exerce ! Le sentiment de légitimité n’est alors que le résultat d’une idéologie mystificatrice qui fait passer des vessies pour des lanternes…On comprend mieux dès lors les propos souvent hésitants ou ambigus par rapport aux actions de la justice ou de la police chez ceux qui continuent de se réclamer d’un marxisme orthodoxe….

Ne pas confondre légitimité et usage que l’on en fait…

Cependant, si nous nous inscrivons dans l’esprit du contrat social associé à l’idée démocratique, ou encore dans l’esprit d’une forme d’universalisme républicain, l’idée d’un Etat disposant du monopole de la violence légitime apparaît très cohérent. Mais attention : le fait d’en être le dépositaire légitime ne signifie pas que l‘Etat en fait toujours un bon usage ! Une chose est de reconnaître la légitimité d’un monopole en matière de violence physique (car c’est bien de cela dont il s’agit), autre chose est de s’interroger sur le bon ou le mauvais usage que l’on fait de cette violence.●Comme souvent actuellement, les débats certes importants sur le sujet sont profondément pollués par la binarité et le radicalisme de ses protagonistes… L’ancien Ministre de l’Intérieur, Mr Darmanin, ajoute à la confusion commune entre la légitimité de la violence et celle de l’usage qu’on en fait. Il pense pouvoir éviter toute critique des forces de l’ordre au nom de l’argument weberien de la violence légitime : « L’Etat exerce certes une violence, mais elle est légitime. C’est vieux comme Max Weber ! ». ●Comme nous le précisions auparavant, les actions de répression encadrées par l’Etat ne sont légitimes  qu’à la condition d’être respectueuses de règles fixées par la loi (et donc le droit). D’où par exemple les procès qui ont suivis certaines actions des Gilets jaunes ou encore du mouvement des Méga-bassines.

Des abus toujours possibles…

Ceci dit,  l’exercice de ce monopole de la violence légitime – et cela est particulièrement vrai dans la lutte contre le terrorisme -, peut « naturellement » tendre à violer les règles mêmes du respect de la vie humaine et des normes du droit international. Le pouvoir attribué à l’Etat est en effet considérable et introduit une dissymétrie fondamentale entre lui et la société civile, qui peut facilement conduire ce dernier à s’arroger des droits illégitimes en matière de sécurité ou de défense. L’Etat de droit doit jouer son rôle de « garde-fou » par rapport à ces abus toujours possibles.

Un équilibre instable à maintenir…

Pourquoi aujourd’hui cette idée d’un monopole légitime de la violence exercée par l’Etat semble de plus en plus contestée ? Deux remarques à ce sujet : premièrement, dans la réalité du fonctionnement démocratique, la légitimité de l’Etat lui-même, à travers le gouvernement des hommes, est toujours un enjeu et n’est jamais acquis définitivement : des luttes et des résistances se développent en permanence en son sein (parfois dégénérant en violences illégitimes mais pas seulement), exprimant le cours normal du jeu de forces entre les différents acteurs sociaux, dans une vie démocratique. Les démocraties sont ainsi en permanence à la recherche d’un équilibre (instable par définition) entre un Etat détenteur du monopole de la violence, et  l’expression de forces concurrentes. ● Mais deuxièmement, la situation d’aujourd’hui est particulière au sens où cette légitimité de l’Etat lui-même n’a sans doute jamais été autant contestée :quand l’Etat lui-même, à travers l’ensemble de ses représentants, est l’objet d’une forme majoritaire de discrédit ou de défiance, c’est la légitimité de ce qu’il représente, au-delà même de son appareil de répression, qui est en jeu.

 

Pour conclure, je citerai simplement Marcel Mauss, qui, dans son Essai sur le don, affirme l’acte fondateur de toute humanité et de tout socialité : « Pour commercer, il fallut d’abord savoir poser les lances (…) c’est ainsi que le clan, la tribu, les peuples ont su – et c’est ainsi que demain dans notre monde dit civilisé les classes, les nations et aussi les individus doivent savoir – s’opposer sans se massacrer et se donner sans se sacrifier les uns aux autres (…) Les Chroniques d’Arthur (Marcel Mauss renvoie bien sûr aux Chevaliers de la Table Ronde) racontent comment le roi Arthur, avec l’aide d’un charpentier de Cornouailles, inventa cette merveille de sa cour : la « Table Ronde » miraculeuse autour de laquelle les chevaliers ne se battirent plus ». « Il est inutile d’aller chercher bien loin quel est le bien et le bonheur, il est là » dit Marcel Mauss,« dans la paix imposée, dans le travail bien rythmé en commun et solitaire alternativement, dans la richesse amassée puis redistribuée, dans le respect mutuel et la générosité réciproque que l’éducation enseigne. ».

 


[1]Célèbre sociologue du début du XXème siècle qui a effectivement théorisé dans son ouvrage « Le savant et le politique » (1919) le concept de « monopole de la violence légitime » de l’État moderne.

[2] « L’ère des ténèbres »

[3]Philosophe américain contemporain, spécialisé en philosophie poliique

[4] « Guerres justes et injustes »

[5] Qui caractérisent l’état de nature selon Hobbes

[6]D'un côté une tendance à la sociabilité par laquelle la liberté a besoin de la société humaine pour s'épanouir et réaliser des formes de bonheur. De l'autre côté, cette même liberté conduit à s'opposer à d'autres hommes, à l'égoïsme et à la guerre. Il y a toujours une lutte permanente entre ces deux tendances (jamais dépassées), un danger permanent de la domination et de la guerre

[7]Même si Rousseau n’accordait pas de crédit au système représentatif, mais cela est une autre question.

[8] C’est la recherche de la philosophie depuis qu’elle existe : comment parvenir à une forme de gouvernement qui mette la loi au-dessus des hommes, échappant ainsi au relativisme et à la contingence de lois trop dépendantes des circonstances.

[9]« Les maladies chroniques de la démocratie »

[10] « Le savant et le politique », Max Weber