" Le mérite est-il un principe de justice sociale ? "
Notre prochaine rencontre aura lieu le vendredi 20 mars 2026
à 17h45 à la Médiathèque de Cazouls.
sur le sujet : "Le mérite est-il un principe de justice sociale ?"
PRESENTATION DU SUJET.
"Le mérite est-il un principe de justice sociale ?"
Le principe méritocratique a été souvent présenté comme un principe fondamental de notre République, capable de nous rapprocher d’une certaine forme de justice sociale. Qu’en est-il en réalité ? Tenter d’y répondre, c’est commencer par s’interroger sur les différentes façons de penser l’égalité, et se demander si le principe du mérite, inséparable de celui de l’égalité des chances, n’est pas, quoiqu’il prétende, une sorte de fiction nécessaire au fonctionnement de la société démocratique. En réalité, ce principe est insuffisant pour tendre vers cet idéal de justice, mais en revanche il ne prend son sens que lorsqu’il est accompagné d’un autre principe, celui dit « principe de différence », inséparable du concept d’ « inégalité juste ». C’est dans « Théorie de la justice », ouvrage majeur du XXème siècle dans le domaine de la philosophie politique, que John Rawls développe ces idées….-
Ecrit Philo : "Le mérite est-il un principe de justice sociale ?"
CAFE PHILO 21 MARS 2026
MEDIATHEQUE CAZOULS-LES-BEZIERS
La question du mérite s’éclaire si nous la traitons en liens avec celles de l’égalité et de la liberté. Il semble que les deux termes du couple liberté/égalité, comme le fait remarquer Edgar Morin, entretiennent des relations « dialogiques ». Ce concept de « relations dialogiques » est défini précisément comme désignant des rapports d’une part complémentaires et inséparables, et d’autre part aussi, antagonistes ; la liberté est bien sûr inséparable de l’égalité, puisqu’elle est la première des égalités entre les êtres humains selon les droits de l’homme ; chaque individu doit jouir des mêmes droits, et en particulier d’une égale liberté. Mais il est vrai aussi que « l’égalité imposée tue la liberté », et que « la liberté seule tue l’égalité », reconnaît Edgar Morin.● Sur ce dernier point, Marcel Gauchet apporte une nouvelle contribution en montrant que le développement récent du principe d’égalité est traversé par une contradiction : il réclame d’une part l’égalité de traitement, et d’autre part revendique de plus en plus aujourd’hui l’affirmation de l’égale liberté de chacun, le droit égal pour chacun d’affirmer ses différences (et parmi celles-là, les différences de talents ou de compétences), de pouvoir être accompagné le mieux possible dans ce procès d’individualisation, et cela peut par conséquent conduire, en particulier à l’école, au creusement des inégalités au nom de l’égalité. Voilà donc les notions de mérite ou de méritocratie qui apparaissent, et qui sont censées en quelque sorte surmonter la contradiction évoquée : pour les comprendre, il faut commencer par distinguer conceptuellement les notions respectives d’égalité et d’équité…
Les deux figures de l’égalité
L’égalité arithmétique
La justice est avant tout affaire de partage et de répartition, d’où son lien indéfectible avec l’égalité. Aristote distingue deux conceptions de la justice : la première est nommée « commutative », la seconde est nommée « distributive ». A ces deux conceptions de la justice, correspond deux figures de l’égalité : l’égalité arithmétique et l’égalité proportionnelle ou « équité ».
Avec l’égalité arithmétique et la justice commutative, le partage à opérer est simple : à chacun la même part, selon l’égalité 1 = 1. C’est par exemple le principe des biens échangés : les biens (même en termes d’argent d’un côté, de marchandise de l’autre) doivent être égaux pour que l’échange soit juste. En Grèce par exemple (mais ensuite dans nos démocraties qui ont appliqué progressivement le suffrage universel)), une voix = une voix, lors des élections[1] ; les règles de rotation et de tirage au sort qui présidaient à la répartition de diverses charges et fonctions relevaient également de ce même principe de justice (pendant les périodes démocratiques).
● Ce principe a été sévèrement critiqué par Platon qui, dans La République, propose un modèle qui en est l’exact opposé, est repose sur des principes de justice distributive, du type « à chacun selon sa nature ou ses aptitudes » : ainsi les philosophes doivent gouverner la cité comme la raison doit gouverner l’homme, les guerriers ne s’occupant que de la défendre sous les ordres de ces derniers, et les moins capables d’exercer le pouvoir seront ceux qui sont les plus proches de la vie matérielle et sensible, c'est-à-dire les producteurs et les marchands. ● Ici la justice distributive relève d’un ordre hiérarchique et élitiste très sévère… Nous pouvons remarquer que nos démocraties représentatives modernes se tiennent à égale distance aussi bien de cette hiérarchisation extrême dans la répartition des charges et des fonctions avec le principe de suffrage universel, que du tirage au sort et de la démocratie directe, par la délégation et le choix du présumé « meilleur ». ». En revanche, elle applique strictement l’égalité arithmétique dans la distribution des droits civils ou politiques, selon le principe « un égale un ».
L’égalité proportionnelle (l’équité)
Arrêtons-nous maintenant un instant sur l’idée de justice distributive. Il n’est pas juste, reconnaît Aristote, de donner la même chose à tout le monde, quel que soit le comportement de chacun. La justice selon lui consiste à traiter inégalement des individus inégaux. Ainsi, il n’est pas vrai que A= B, mais la bonne formule est un rapport de proportion « A/B =C/D[2]. L’égalité n’est pas entre des choses, mais entre des rapports. Il faut établir une égalité entre le rapport de la contribution de tel individu et telle part, et le rapport de la contribution de tel autre individu et telle autre part. ● « A chacun ce qui convient », « A chacun son dû » ou « à chacun sa part », ou encore « à chacun le sien », vont être les formules consacrées de la justice distributive ; ● même si certains y voient un « sophisme de l’inégalitarisme », il est difficile de ne pas prendre en compte cette idée de proportionnalité, et donc de ne pas distinguer égalité et équité. Mais en même temps, les formules précédentes sont un peu tautologiques et ne nous aide pas vraiment à traduire cette idée dans les faits… ● Le problème central de la justice va précisément être de définir des principes à priori de détermination des parts de chacun. Comment, en quelque sorte, opérationnaliser le « à chacun son dû » selon la valeur de chacun ?
Nous sommes là au cœur même de la question de l’égalité et de ses difficultés, qu’Aristote notaient déjà : « Tous les hommes sont d’avis que le juste consiste en une certaine égalité… Mais quelle sorte d’égalité et quelle sorte d’inégalité ? C’est un point qui ne doit pas nous échapper, car il contient une difficulté fondamentale de la philosophie politique » (Aristote).
● En effet, comment s’y prendre pour définir ce fameux « facteur x » qui justifie en quelque sorte un partage inégal. Qui permet de définir la part de chacun ? ● L’idée d’un égalitarisme intégral, chacun étant doté non seulement de droits égaux mais aussi d’une égalité sociale stricte, est reconnue soit comme « douce utopie » (aucun aiguillon d’intérêt matériel personnel ne viendrait stimuler et motiver nos activités), soit comme dystopie effrayante (mêmes revenus, même talents, même santé, même apparence... Pourquoi pas mêmes pensées, mêmes émotions, ou même absence d’émotions sous l’effet de l’administration d’un produit soporifique… Bref un tableau totalitaire digne de « 1984 », qui ne peut être qu’unanimement rejeté[3]. ● Par conséquent, l’enjeu d’un critère justifiant en quelque sorte une équité ou une « inégalité juste »[4] devient considérable. Nous savons certes que l’égalité de droit proclamée[5] ne s’accompagne pas – ou très insuffisamment – d’égalités de fait, en particulier dans le domaine social des revenus et de la distribution des richesses, et que les inégalités de condition sociale ou de « places » occupées dans la société sont très importantes. Quel serait donc le critère à retenir pour d’une part pouvoir évaluer, et d’autre part corriger (n’est-ce pas le rôle de la politique ?) ces injustices ?
Egalité et mérite
Le critère qui semble avoir été retenu par notre « idéal républicain » est celui du mérite, et sert de fondement à ce qu’il est convenu d’appeler « l’égalité méritocratique ». La juste répartition des parts devant alors obéir à la règle du mérite, à la fois pour des raisons de justice et pour des raisons d’efficacité sociale. ● Il s’agit donc de donner inégalement à des individus inégalement méritants. Mais derrière le sentiment de bons sens que cette formule inspire, il faut bien reconnaitre que cette notion de mérite n’est pas simple… Cette notion est toujours affectée d’une valence morale positive, la plupart du temps associée à celles de « qualité », « capacité », « talent », « valeur ». Le mérite est ce qui rend une personne digne de confiance et d’estime (définition du Robert). ● La récompense ou rétribution doit donc être proportionnée au mérite sous-jacent de l’action menée. Trois caractéristiques attachées au mérite peuvent nous aider : 1) un ensemble de compétences réalisées. 2) la distance qui sépare le point de départ de la compétence acquise (ainsi la longueur d’un parcours d’études par exemple peut entrer en ligne de compte dans l’évaluation du mérite) 3) la vertu liée à un certain effort. ● La première intéresse au premier chef la société, en termes d’utilité publique (article 1er de la Convention des Droits de l’Homme qui justifie les « distinctions sociales » uniquement par rapport à ce principe d’ « utilité commune »). En principe cette « utilité commune » doit être en tant que telle récompensée par la société. Les seconde et troisième font référence à une valeur morale liée à la mobilisation et à l’effort personnel (quels que soient ici ses talents ou ses handicaps). D’un point de vue économique et social, seul le résultat compte, mais l’on suppose implicitement que pour atteindre ce résultat, l’effort et la volonté mobilisés (qui reste le critère moral par excellence du mérite), en sont les ingrédients indispensables. Cette dimension morale du mérite est intrinsèque à l’idée de mérite en tant qu’elle peut être un élément de justification des inégalités entre les individus (nous montrerons plus loin qu’il n’en est rien). ● Nous pouvons déjà observer le caractère aristocratique du mérite, non pas au sens de l’Ancien Régime ou tout est joué à l’avance par les privilèges de la naissance, mais au sens étymologique du « meilleur », comme le sous-entend le principe méritocratique. En ce sens, en démocratie représentative, l’élection du « meilleur » a pu être considérée comme une dérive aristocratique pour les démocrates radicaux (d’où la critique du système représentatif, en particulier chez Rousseau). ● La question qui se pose est finalement la suivante : si nous postulons, conformément aux droits humains, que chaque individu a la même dignité ou valeur morale, qu’en est-il de la valeur du mérite d’un point de vue moral ?
Premièrement, les talents ou atouts naturels de toute sorte peuvent-ils être considérés comme objets de mérite ? Evidemment non, puisqu’il s’agit d’une sorte de loterie, et nous sommes dépositaires de forces et de faiblesses, de caractéristiques de sexe, de genre, de santé, de gênes, de constitution physique ou psychique etc. dus à notre naissance et que nous ne pouvons que recevoir en héritage. Notre volonté n’y est pour rien, nous devons faire avec…
● Que penser alors de sa position de départ initiale dans la vie ? Là encore nos choix personnels n’y sont pour rien, et ces positions inégales de chacun au départ de l’existence vont pourtant être déterminantes sur nos trajectoires sociales… Ces positions différentes au départ de l’existence seront même possiblement responsables de prétendues aptitudes ou dispositions naturelles –talents, capacités, mais aussi des qualités comme la persévérance, l’effort, la motivation etc. -. ● Toutes ces inégalités prétendument naturelles sont lourdement grevées par les hasards de la naissance, et les diverses déterminations sociales qui pèsent sur nos histoires personnelles. John Rawls finit par conclure : « Nous ne méritons pas notre place dans la répartition des dons à la naissance, pas plus que nous ne méritons notre point de départ initial dans la société. » (John Rawls, in « Théorie de la Justice »).
L’égalité des chances
Reste donc ce que nous allons être capable de mobiliser, au cours de notre existence, les apprentissages que nous menons à bien, les efforts auxquels nous consentons, la volonté que nous allons être capables de mettre en œuvre…. Cela exige, pour ne pas être un mirage ou une idée mystificatrice, qu’une véritable égalité des chances soit réalisée ● Ce principe de justice de l’égalité des chances est inséparable de l’idée de mérite : comment donc cette égalité des chances doit-elle se traduire dans les faits ? Ce principe signifie que chaque génération doit se répartir équitablement dans toutes les positions sociales (les places socio-professionnelles, les diverses fonctions et charges publiques…) en fonction des projets et mérites de chacun. ● Ainsi, les enfants d’ouvriers doivent avoir les mêmes chances de devenir cadres que les enfants de cadres, les femmes doivent être présentes à parité dans tous les échelons de la société, les minorités ethniques et culturelles présentes également à tous les niveaux de la société. ● Nous voyons qu’ici la structure des places (ou l’inégalité des places) dans la société n’est pas interrogée et mise en cause. Seul importe les chances égales d’accéder aux meilleures places quelle que soit sa condition sociale de départ. Dans une démocratie libérale comme la nôtre, l’égalité des chances semble être comme un « mantra » sans cesse rappelé. Le Président Macron, au début de sa première mandature, ne cessait de répéter : créer les conditions économiques, politiques et sociales permettant à chacun de développer son projet de vie. ● Mais un tel principe est très loin de répondre aux attentes qu’il génère, il suffit d’annoncer les conséquences attendues d’un tel principe (comme nous venons de le faire) pour s’en persuader. Des tentatives ont bien étaient faites pour rendre plus effective cette égalité des chances, comme celles qui relève de « l’opportunity action » ou de la « discrimination positive », qui consiste non seulement à ne pas discriminer négativement certaines catégories d’individus, mais à donner davantage à ceux qui ont moins ● Cependant, cela est loin de suffire, et un tel principe se heurte nécessairement à des limites incontournables[6]. Pour bien le comprendre à partir d’un exemple concret, appuyons-nous sur l’exemple de l’école.
L’exemple du mérite scolaire
Depuis les années soixante, l’école française est passée du principe méritocratique d’un élitisme républicain étroit, qui sa caractérisait par le maintien de deux écoles séparées (primaire/ primaire supérieur d’un côté, secondaire/supérieur de l’autre) correspondant à deux populations socialement distinctes (classes populaires/ classes « supérieures ») à l’instauration d’une école de masse qui est censée permettre une compétition (comme une compétition sportive) ouverte à tous pour les diplômes et les positions sociales. ● En fin de compte, il s’agit d’une application littérale de l’article 6 de La Déclaration de 1789 : « Tous les citoyens étant égaux [aux yeux de la République], sont également admissibles à toutes les dignités, places et emplois publics selon leur capacité et sans autre distinction que celles de leurs vertus et de leurs talents ». ● L’école de l’égalité des chances représente par conséquent un progrès sur lequel il n’est pas imaginable de revenir. Mais sa mise en œuvre est très décevante : sans entrer dans les détails, le diagnostic est mauvais. Si l’accès aux biens scolaires s’est élargi, la distribution des carrières et des performances scolaires est fortement inégalitaire. « Plus un élève est d’origine favorisée, plus il a de chances d’être un bon élève ». Le principe méritocratique participe à la reproduction et à l’accroissement des inégalités en faisant croire que ce qui est déterminé naturellement et surtout socialement (inégalités de départ) relève d’un acte de liberté et de volonté personnelle. ● C’est là l’aspect cruel du mérite : il y aurait ainsi des inégalités justes car dépendantes de la volonté et du travail de chacun… Nous savons bien au contraire que la réalité statistique est toute autre : les inégalités scolaires sont en grande partie déterminées par le propre rapport aux études des parents, par des compétences cognitives et verbales transmises aux enfants plus ou moins proches des attentes de l’école, et enfin par le rôle des ressources et capacités stratégiques des familles : choix des « bonnes » filières ou options, cours particuliers, séjours linguistiques …etc. ● Croire que le résultat obtenu relève du seul mérite (travail, courage, attention…cf. les appréciations professorales) est en grande partie une fiction grâce à laquelle les inégalités scolaires, les inégales performances seront de la responsabilité personnelle de l’élève, produit de ses choix individuels. Cette fiction consiste en effet à rabattre le déterminisme social et culturel sur la responsabilité individuelle de l’individu. ● Elle soutient un principe d’égalité initiale de chaque élève dans la course scolaire – comme dans une course sportive -, alors qu’en réalité il n’en est rien. « Comment puis-je être certain d’être responsable de mes talents, de mes handicaps, de mes goûts, de mes dispositions, et même de mon acharnement au travail, de mon « courage »… ? Qu’est-ce qui garantit que les déterminations biologiques, psychologiques, microsociologiques, ne sont pas les plus décisives ? » (François Dubet). Tout se passe comme si l’élève avait décidé librement de ses performances scolaires… Les vaincus ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes, puisqu’ils ont été mis en position d’égaux avec tous les autres… ● La fiction repose bien sûr sur la réalité de cette égalité. Ou plutôt il y a disjonction entre l’égalité de droit des sujets, et l’inégalité de fait d’individus empiriques
Une fiction nécessaire ?
Attention de ne pas en conclure trop vite à l’absence totale de liberté dans les performances scolaires et les choix professionnels. Les corrélations statistiques entre les inégalités sociales au sein des familles et les inégalités scolaires sont bien sûr significatives sur un plan macrosocial, mais n’expliquent pas entièrement la complexité et la spécificité de chaque trajectoire scolaire personnelle. ● Dans nos sociétés démocratiques, le postulat de la liberté est politiquement indispensable pour la promotion de l’individu, de ses droits à la liberté et à l’égalité, pour la promotion de son esprit d’initiative, d’autonomie et de responsabilité[7]. Comment même se proposer d’éduquer ou d’ « élever », si tout est joué à l’avance ? Le moindre jugement, conseil, encouragement, mise en garde deviendraient obsolètes… D’autre part, il y a une certaine légitimité à ce que les individus s’attendent à voir leurs efforts et leurs « résultats » récompensés. ● Mais il est vrai que sur un plan ontologique ou métaphysique, ce postulat de la liberté et du libre choix est une croyance rationnelle largement partagée par nos sociétés contemporaines et implicitement supposée par le principe d’égalité des chances. L’idée d’une liberté individuelle qui nous pousse à penser que nous sommes maîtres de notre vie, et à l’origine de nos actions, doit être posée comme une réalité sur le terrain politique (l’égale liberté de chacun est même le socle de nos démocraties), même si, du strict point de vue d’une métaphysique spéculative, cette question est indécidable. ● Mais il suffit finalement de s’en tenir à une liberté « à hauteur d’homme », comme « pouvoir de décider ce que je veux »[8], dont je fais l’expérience à chaque instant. Nous connaissons la force des déterminations sociales sur nos existences, mais nous ne pouvons pas ne pas croire au principe méritocratique (et donc aussi à notre part de responsabilité) au sens où sans lui « toute l’architecture de l’égalité et de la liberté s’effondrerait, et le travail pédagogique ne serait plus possible » (François Dubet). Le principe méritocratique est en quelque sorte l’horizon normatif de nos sociétés, en assurant la légitimité des positions de pouvoir, de prestige, et de revenu. ● Pour conclure ce point, dans l’esprit d’une justice que nous qualifierons d’équitable, nous devons accorder un rôle au mérite sans pour autant abandonner l’idéal égalitaire, qui considère le mérite comme un principe insuffisant. Ce qui implique qu’un ou plusieurs autres principes soient nécessaires en complément.
● Avant d’aborder la façon dont John Rawls répond à cette question de la justice sociale[9], dissipons ce qui pourrait être un malentendu : le principe du mérite, insuffisant mais sans doute inévitable, ne peut surtout pas être avancé pour rendre compte des colossales inégalités de revenus ou de patrimoine, que l’on constate dans nos sociétés aujourd’hui. Comment le mérite pourrait en effet justifier par exemple des écarts de revenus de 1 à 400, voire beaucoup plus ? Evidemment, les mécanismes économiques qui sont en jeu-là ne sont pas de même nature. Le facteur d’émulation du mérite, que Victor Hugo commentait, n’a rien de commun avec ce genre d’écart[10]… Le PDG de grande entreprise a sans doute beaucoup de « mérite » pour endosser toute cette responsabilité, la complexité de la gestion, la quantité d’heures de travail etc., mais cette différence éventuelle de mérite avec un travailleur « lambda » ne peut expliquer une telle différence disproportionnée de revenus ! Le mérite ne peut pas davantage expliquer les salaires d’une star du foot ou de la F1 !
Pour en venir au projet de Rawls, quels pourraient être les principes de justice, intégrant l’idée du mérite, propres à permettre le moins possible d’inégalités injustes, et donc de promouvoir des « inégalités justes » ?
Mérite et « inégalité juste » dans « Théorie de la justice » (1971).
Pour lui, le mérite, nous l’avons montré, n’est pas à proprement parler moralement justifié, n’est pas un critère de justice, mais doit cependant être préservé au nom d’une certaine efficacité, mais sans doute aussi par ce qu’il est inséparable d’une certaine idée de la liberté. Par conséquent, on ne peut justifier les inégalités au nom du mérite. La récompense différenciée des efforts et des talents ne doit être qu’un instrument au service des mécanismes du marché, et non un principe de distribution juste des parts de chacun. Elle est nécessaire comme mécanisme de régulation principale de l’incitation à produire des richesses. Il s’agit de reconnaître aussi la légitimité des attentes qui consistent à voir ses efforts récompensés. Ces récompenses ne sont pas moralement justifiées, simples stimuli utiles à l’activité économique. ●
Partisan du pluralisme, et refusant, comme Popper, que l’Etat se préoccupe du bonheur des citoyens et statut sur ce qui est le bien à leur place, il pense cependant qu’il est possible et souhaitable d’arriver à un accord sur la conception du juste, des fondements du droit et de la citoyenneté. Il y a en effet un certain nombre de « biens sociaux premiers », tels que les droits, les libertés, les possibilités réellement offertes à chacun, et bien sûr le revenu, que tout le monde désire avoir plus que moins, qui sont nécessaires à la réalisation des désirs quels qu’ils soient (et quel que soit le projet de vie particulier de chacun), et qui constituent « les bases sociales du respect de soi-même ». ● Sa principale critique du libéralisme classique (Hayek, Tocqueville) consiste à reconnaître que le développement des capacités dites « naturelles » chez l’individu (même la disposition à faire un effort) est affecté profondément par toutes sortes de conditions sociales et familiales, et qu’il est donc impossible pratiquement d’assurer des chances égales de réalisation et de culture à ceux qui sont doués de manière semblable de telles capacités. Il va ainsi réconcilier théoriquement le libéralisme politique avec les droits sociaux. Pour lui, la justice sociale est un moment essentiel de la liberté individuelle (et non en opposition)
● Qu’est-ce qui va donc être retenu comme principes de justice qui fassent consensus ? Pour parvenir à les définir, il faut faire une expérience de pensée dite du « voile d’ignorance » : imaginez un voile d’ignorance qui s’abat sur les citoyens, et les rendent ignorants de toutes les déterminations qui les caractérisent en propre (leur place dans la société, leurs goûts, leurs croyances, leurs talents, leur sexe…etc.). ● Nous demandons à ces citoyens, plongés dans cette incertitude totale quant à ce qu’ils sont, de s’entendre sur des principes de justice communs (qui font l’unanimité). Notons au passage que même dépouillés de toutes ces déterminations, ces êtres demeurent des êtres rationnels[11]. Cette égalité radicale des conditions par construction doit permettre l’équité de la solution retenue. ● Il serait peu plausible d’imaginer qu’ils choisiraient une société radicalement égalitaire où les parts de pouvoirs et de revenus ne seraient corrélées d’aucune manière à la contribution de chacun : car alors quelles incitations à travailler, à prendre des risques (c’est en ce sens que le mérite, même s’il n’est pas une valeur dans la théorie de Rawls, reste un instrument de l’efficacité) ? ● Les principes retenus introduiront notamment le concept d’inégalité juste ; ils seront les suivants (à noter que l’ordre de ces principes est hiérarchique, « lexical » suivant son expression) :
- principe de liberté : droit égal de chacun au système le plus étendu possible de libertés égales pour tous, qui soit compatible avec le même système pour les autres
- les inégalités sociales doivent être organisées de telle façon que :
→ principe de l’égalité des chances :
Il s’agit de permettre à chacun de choisir son avenir à égalité avec tout autre, indépendamment de sa position sociale de départ. Comme on le voit ce principe est retenu pour les raisons que nous avons analysées, mais nous se sommes pas ignorants cependant de ses limites : les efforts consentis dans cette direction sont indispensables, mais nous savons désormais que nous sommes en présence d’une fiction nécessaire (du moins en partie) et efficace socialement.
→ principe de différence :
L’originalité et l’intérêt de la pensée de Rawls réside essentiellement dans ce principe. Il s’appuie ici sur le « principe de Pareto » très connu en économie, dit aussi « principe d’unanimité » : « Si une situation A est plus inégalitaire qu’une situation B, mais que tous les individus préfèrent pour ce qui les concerne A à B, alors A doit être socialement préférée à B ». C’est le critère de l’avantage mutuel. Les inégalités sociales doivent être organisées de façon à ce qu’elles apportent aux plus désavantagés les meilleures perspectives. En réalité, c’est au nom des plus défavorisés que les inégalités peuvent être justifiées. ● Ces principes ont des conséquences très concrètes : l’Etat peut redistribuer les revenus au profit des plus défavorisés jusqu’au point où une nouvelle diminution des inégalités provoquerait en retour une telle baisse de la production que les plus défavorisés eux-mêmes y perdraient. Nous avons ainsi cette définition de « l’inégalité juste », à l’allure quelque peu paradoxale : « Une inégalité est juste si et seulement si la diminution de l’écart entre le plus favorisé et le moins favorisé (dans le cas simplifié d’une situation à deux partenaires : les « riches » et les « pauvres »), loin d’améliorer le sort du plus mal loti, contribue à l’empirer. », par exemple en « désincitant » les individus à innover, à prendre des risques ou à sacrifier des heures de loisir, pour les consacrer au travail. Ainsi, principe d’égalité des chances et principe de différence doivent concourir à produire des inégalités justes. Une société moins inégalitaire qu’une autre n’est pas forcément plus juste. Cette théorie de la justice va ainsi légitimer les interventions volontaristes de l’Etat sur le marché, contrairement aux principes de l’économie libérale classique.
[1] Hormis bien sûr les esclaves, les femmes et les étrangers, qui ne sont pas considérés comme citoyens…
[2] « Ethique à Nicomaque »
[3] C’est en ce sens sans doute qu’Edgar Morin pouvait dire que trop d’égalité imposée tuait la liberté.
[4] Véritable concept développé par John Rawls, le grand théoricien de la Justice au XXème siècle
[5] L’égalité de droit ou « égalité formelle » : principe selon lequel les prescriptions, défenses et peines légales sont les mêmes pour tous les citoyens sans exception de naissance, de situation et de fortune (mêmes lois pour tous). Mais aussi principe d’égalité dans l’accès à toutes les places : « Tous les citoyens étant égaux aux yeux de la République, sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics selon leur capacité et sans autre distinction que celles de l’utilité commune. ». L’égalité politique concernera en particulier le droit de vote et le droit pour tout citoyen à l’éligibilité.
[6] Autrement dit, la question n’est pas seulement de rendre effective l’égalité des chances, mais aussi et surtout de comprendre l’insuffisance intrinsèque d’un tel principe. L’égalité des chances, même améliorée, même mâtinée de redistribution des chances (« opportunity action »), ne suffit pas, et ne suffirait pas même si elle était parfaite (ce qui est impossible, sauf peut-être à séparer précocement les enfants de leurs parents pour effacer radicalement les inégalités de condition et de transmission, ce qui nous fait entrer dans une dystopie proche de ce que proposait Platon dans la République…
[7] Nous vivons dans « une société des individus » où ces valeurs sont centrrales.
[8] Francis Wolff
[9] « Théorie de la Justice »
[10] Dans « Les Misérables », Victor Hugo disait : « Le partage égal tue l’émulation, et par conséquent le travail. C’est une répartition faite par le boucher qui tue ce qu’il partage. »
[11] Francis Wolff dirait qu’ils sont dotés d’une raison dialogique
