Après la post-vérité, la post-réalité ?
CAFE PHILO VENDREDI 19 JUIN 2026 A LA MEDIATHEQUE DE LESPIGNAN 17H45
PRESENTATION
Nous avions déjà abordé le sujet de la post-vérité lors de cafés philo et de conférences, notamment avec Myriam Revault d’Allonnes qui était venue présenter son livre « La faiblesse du vrai » à Maraussan. L’ère de la post-vérité est celle de la prolifération de la désinformation, des fake-news et du complotisme, au mépris d’une vérité désormais malmenée, beaucoup d’entre nous privilégiant ce qui va dans le sens de ses croyances et désirs, au dépend de la recherche du vrai. La post-réalité telle que Gérald Bronner la théorise dans son livre « A l’assaut du réel » semble être la conséquence ultime d’un tel rapport biaisé avec la vérité : c’est la réalité elle-même qu’il s’agirait de nier ou contourner, au profit de fictions qui se feraient passer pour elle. Nous serions alors en présence de pseudo-réalités fragmentées, à l’image de la fragmentation de la société…. Nous perdrions alors la seule chose capable de nous réunir et de nous faire travailler de concert, un « monde commun »…
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Partie 1 : la thèse de Gerald Bronner (Daniel Mercier)
Il est sociologue et enseigne à la Sorbonne. Une grande partie de son travail est consacré à l’étude des croyances collectives et des représentations sociales, et leur devenir contemporain. Ces deux grands ouvrages précédents sur ces questions sont « La démocratie des crédules » (2013) et « Apocalypse cognitive (2021). Le premier s’attache à montrer comment dans nos sociétés circulent de plus en plus massivement des croyances irrationnelles et sans fondements (en particulier les fake-news et les théories du complot). Le second, comment notre temps de cerveau disponible est capturé ou captivé par le monde dérégulé de l’information et de la distraction numériques sur les réseaux sociaux. Infatigable défenseur du rationalisme devant la montée en puissance du faux et de la post-vérité, son dernier ouvrage « A l’assaut du réel » clôt en quelque sort le triptyque pour débusquer une sorte de « post-réalité » qui met en péril le socle de réalité commune que nous partageons. Bronner part explorer un grand nombre de « mondes sociaux » étonnants, qui désirent contourner le réel, le corrompre, le ductiliser… et qui sont en quelque sorte la pointe avancée d’une dérégulation généralisée du désir.
La thèse est la suivante : notre condition humaine est confrontée à un hiatus entre la satisfaction de nos désirs et la réalité. Il est indispensable de penser cette donnée structurelle pour comprendre l’aventure humaine, et le ressort qui l’anime : tel Prométhée, les êtres humains n’ont jamais cessé d’agir pour réduire ce hiatus, et donc transformer le réel dans le sens d’une plus grande satisfaction de leurs désirs. Mais aujourd’hui, dans les sociétés contemporaines, cette tendance prend plutôt la forme d’une dérégulation du désir qui tend à ne plus voir le réel pour ce qu’il est, à le corrompre, l’ignorer, le « ductiliser », et à mélanger et confondre les flux du désir et ceux du réel. Certes, le « biais de confirmation »1est un invariant de l’espèce humaine (il est toujours plus facile de confirmer positivement une croyance que de trouver des arguments qui l’infirme), mais on assiste aujourd’hui à une amplification de ce phénomène due à une convergence de conditions sociopolitiques. Il est dans la nature de la pensée désirante de partir à l’assaut du réel, mais les conditions sociales actuelles lui font prendre une direction particulière (que nous allons examiner). Les évolutions considérées sont expliquées à la fois par des invariants mentaux de la condition humaine, et des variations sociales (parmi lesquelles il faut évidemment prendre en compte la révolution numérique). Concernant les invariants mentaux, Bronner s’appuie sur une réflexion « métacognitive » : c’est en analysant le fonctionnement cognitif de notre cerveau que l’on peut comprendre comment ces phénomènes de corruption du réel sont rendus possibles.
L’insatisfaction chronique. Les périodes les plus anciennes de notre préhistoire témoignent de cette insatisfaction chronique, du sentiment tragique qu’éprouve l’être humain devant la mort : « L’épopée de Gildamech », sans doute la trace écrite la plus ancienne de nos récits mythologiques, raconte précisément cette frustration devant la mort et cette recherche éternelle de l’immortalité. Mais Gildamech devra bien in fine plier le genou face au réel… Le pendant contemporain d’une telle frustration ancestrale est sans doute le transhumanisme qui veut relever le défi de ce rêve d’immortalité. Mais les conséquences d’une pensée désirante qui n’obtient pas ce qu’elle ambitionne peuvent être aussi très brutales : révoltes, suicides, pensées conspiratrices, radicalisation des esprits etc. Le désir humain de sens se traduit par un cerveau qui s’engage sans cesse pour interpréter le monde qui l’entoure. Cette inclination cognitive à donner du sens à notre réalité se traduit notamment par l’importance de la production de fictions qui font se croiser à des degrés variables imaginaire et réel.
La voracité des êtres humains. Le bonheur s’éloigne à mesure que nous nous rapprochons de lui. D’où un sentiment de « frustration relative » toujours élevée. Ce qui explique par exemple que l’augmentation de PIB dans les pays riches n’est pas corrélée à l’augmentation du bonheur ressenti. Nous sommes des « voraces », ce qui signifie que l’écart entre nos attentes (ou mes désirs) et le réel ne peut jamais se réduire, et même augmente toujours. Ce phénomène est appelé « le tapis roulant du bonheur » : selon cette thèse, le fait de gagner par exemple plus d’argent est très vite « absorbé » et ne va pas augmenter beaucoup la satisfaction ressentie (nous allons nous y habituer très vite comme une chose naturelle), mais va en revanche augmenter mes attentes par rapport au futur. A l’inverse, une légère baisse va provoquer un préjudice ressenti beaucoup plus fort… De plus, l’environnement démocratique, avec la comparaison permanente rendue possible par la mise en scène de la vie des autres, entraînent nécessairement une plus grande insatisfaction personnelle (on est toujours plus malheureux que quelqu’un d’autre).Ce qui compte est moins de gagner plus que de gagner plus que les autres.
Le « singe magicien ». Parmi toutes les frontières proposées pour distinguer l’homme de l’animal, il en est une qui doit particulièrement retenir notre attention : la capacité à percevoir avec virtuosité la cinquième dimension, c’est-à-dire l’univers des possibles, que l’on peut considérer comme un acquis évolutionnaire de l’espèce humaine. Nous sommes également voués à inventer des récits qui mettent en forme ces possibles. Nous sommes des singes dotés d’une anatomie médiocre et abandonnés au sein d’une nature hostile, mais nous pouvons nous déplacer grâce à cette nouvelle dimension, et « prendre la tangente » par rapport au réel. La magie sera rapidement (peut-être depuis toujours ?) un moyen d’agir pour faire plier le réel selon nos désirs, alors que nous ne disposons pas encore ni de moyens de compréhension intellectuelle, ni d’outils ou de technologies opérationnelles. Il est facile de donner des exemples (cf. la suite) pour montrer comment notre pensée désirante s’exprime encore fréquemment dans des comportements magiques. Nous sommes souvent tentés, contrairement à la maxime de Saint Thomas, de voir ce que nous croyons (et non l’inverse), ou d’orienter nos croyances en fonction du désirable.
Quête de soi, présentisme et illusion d’impuissance. Certains slogans de mai 68 étaient déjà emblématiques d’une telle orientation : « Soyons réalistes, demandons l’impossible », « Prenez vos désirs pour des réalités », « L’imagination au pouvoir », « Jouir sans entraves » etc. Ils seraient précurseurs d’une « subjectivité radicale » qui va mettre au centre quelques décennies plus tard la « quête de soi » et son désir, en lien avec l’effondrement de l’aventure collective dont le récit s’organisait autour du mythe du progrès. La liberté n’est plus pensée comme participation aux affaires communes (la liberté des Anciens), mais comme Liberté des Modernes, c’est-à-dire libertés strictement individuelles. Le présentisme est la conséquence d’une représentation de l’avenir peu engageante. Un présent qui cannibalise le passé et le futur, au profit d’une tentation de vouloir jouir inconditionnellement ici-maintenant. L’impuissance ressentie, devant cette « crise de l’avenir » qui génère angoisse et insécurité, peut facilement avoir recours aux délires complotistes qui ont un effet anxiolitique et réconfortant, en pliant le réel à une narration simplificatrice. Nous pouvons aussi lâcher prise et laisser refluer le désir jusqu’à la dépression (« La fatigue d’être soi », Ehrenberg). Mais la réaction sans doute la plus significative à cette dérégulation du désir confrontée à ce sentiment d’impuissance, c’est la déclaration de guerre à la réalité. « Notre époque est celle où on s’attaque aux catégories même du réel par tous les moyens technologiques et idéologiques à notre portée ».
Partie 2 Les assaillants (Marcelle Fréchou)
« Le réel est étroit, le possible est immense »
Lamartine
L’objet de l’ouvrage est de montrer le rapport entre le réel et les croyances motivées que nous lui opposons.
1er exemple : le choix entre deux modèles de voiture électriques Tesla ou BMW, Harry finit après bien des hésitations à opter pour la Tesla. Très vite il se persuade qu’il a fait le bon choix et ce depuis le début. Il ne se souvient plus de ses hésitations. Cela illustre ce que Léon Festinger psychologue social a nommé « dissonance cognitive ».
2ème exemple est celui d’une secte qui avait annoncé la fin du monde pour une certaine date, avait dû faire face au démenti de la réalité.
Dans le cas d’une décision à prendre, nous nous trouvons au carrefour de deux univers possibles. Quand le choix est fait, pour ne pas avoir de regret, il nous faut nous persuader que nous avons fait le meilleur et pour cela il nous faut effacer toute trace du fait qu’il y avait une autre possibilité plus intéressante.
Tout ceci montre que ce n’est pas le réel qui a changé, mais notre état mental qui nous persuade que nous avons choisi le bon réel.
Mais qu’est-ce que le réel ou la réalité ? Pour cela il faudrait parcourir les philosophes : Platon, René Descartes, Jean Dun Scot, David Hume, Georges Berkeley et peut-être les représentations religieuses. Bronner en reste à la définition sommaire « le réel est ce qui continue d’exister lorsqu’on a cessé d’y croire ». Cette définition indique ce qui importe dans ce livre : les moments où le réel se fait sentir parce qu’il réagit à sa colonisation par notre désir.
Mais il peut arriver que notre univers mental, nos croyances produisent la réalité, c’est le cas des prophéties autoréalisatrices quand elles sont endossées par un certain nombre d’individus. C’est le cas des rumeurs qui peuvent provoquer la chute d’une banque.
Mais généralement il faut faire rentrer au forceps le possible dans le réel. Cet assaut du réel prend des formes inédites et qui tendent à se généraliser. C’est ce qui va être développé par la suite.
« Notre histoire contemporaine ne permet pas tant de faire disparaître le réel que d’effacer, plus facilement que jamais, ses sanctions et par là, la seule façon qu’il a d’opposer son existence dans notre monde ».
Contourner le réel
Une des façons évoquées par Clément Rosset est d’arrêter de percevoir le réel quand il est indésirable.
Exemples de contournement du réel. Reculer devant le réel : le phénomène des hikikomori est illustré dans un film De l’autre côté de la porte. C’est un phénomène apparu au Japon dans les années 1980 à 90 qui signifie reculer, se cloîtrer à domicile, « pour ne pas avoir à assumer la chute d’un certain idéal, d’une représentation enchantée du monde qui prévalait avant la première rebuffade de la réalité ».
Le phénomène qui touchait surtout des jeunes hommes se généralise à des âges plus mûrs car bon nombre vieillissent en hikikomori. Ils sont un million dont un tiers est cloitré depuis au moins 7 ans. Le phénomène ne se produit pas qu’au Japon, mais ailleurs il est invisibilisé. En France nous avons les « Tanguy » jeunes qui quittent de plus en plus tard la famille. Même chose en Italie et aux USA. Les études de psycho-sociologie montrent qu’il s’agit moins de problèmes psycho-pathologiques que d’une stratégie impensée d’esquiver le réel quand on ne peut ni s’y conformer, ni se rebeller. Ces personnes sont au croisement d’une éducation très protectrice et d’un environnement très anxiogène où la pression sociale, notamment scolaire, est immense. « Cette claustration est une expression étrange de la forme que peut prendre la pensée désirante lorsqu’elle reflue ». Ces jeunes gens repoussent l’idée d’être acteur de leur existence, alors que c’est l’injonction majeure de notre temps, et qu’il faut se confronter aux incertitudes de la vie. Alors ils préfèrent s’en tenir à des rituels intimes (ne plus manger de viande par exemple) pour avoir l’impression d’être maître de sa vie. Cela peut avoir une incidence sur leur notion du temps (inversion nuit/jour). La perception de la cinquième dimension (celle des possibles) en est réduite à une simple ligne qui se reproduit sans cesse, dans ce qui pourrait s’appeler « présent généralisé ».
Bronner évoque ici le personnage de Herman Melville : Bartleby. Obscur scribe qui refuse de plus en plus les tâches que son employeur lui confie en disant « je préfèrerais ne pas »). Bartleby nie l’existence même du monde en lui opposant une attitude passive qui paralyse toute forme d’action comme de décision.
Bonner évoque encore la place qu’a eu son oncle Hikikomori, devenu tyran domestique auprès de sa mère, en imposant toutes sortes de rituels afin de tenir à distance la vie et ses incertitudes. Ainsi devant la peur de l’existence, Bronner a réagi autrement en tentant de faire advenir un monde qui lui paraissait plus désirable. Il a rédigé une thèse de sociologie sur le sujet de l’incertitude. « Je cherchais à m’échapper du réel mais d’une autre façon, qui semble beaucoup liée à ce que tentent de faire aujourd’hui ceux qu’on appelle les shifters. Bronner a fait l’expérience de pénétrer le milieu de shifters à des fins d’étude.
S’évader du réel : les shifters
Un rapport de la CIA porte sur la possibilité de faire des expériences extracorporelles conscientes. Elle permettrait aux agents de se déplacer à travers tous les espaces matériels. L’URSS faisait des recherches dans le même sens. Dans le projet américain, un certain Monroe prétend qu’il est possible de développer des apprentissages pendant le sommeil. Puis il étudie l’effet des sons sur la conscience humaine, et de là il publie un livre sur « Le voyage hors du corps », expérience extracorporelle. Et la CIA emboite le pas. L’influenceuse canadienne Abby, s’appuyant sur les rapports déclassifiés de la CIA, prétend qu’il est possible d’accéder à des réalités alternatives en combinant la méditation et la projection imaginaire vers des univers jugés désirables. Ceci donne naissance aux shifters ; déplacement d’une réalité à une autre. Certains sites permettent d’échanger ses expériences de voyage inter-dimensionnels.
Il serait possible d’atteindre, au moment de l’endormissement, un état de rêve lucide permettant à notre esprit d’explorer des mondes préalablement choisis. Ces techniques se rapprochent des techniques d’auto-hypnose. C’est une pratique qui a été développée par le français Robert Désoille sous le nom de « rêve éveillé dirigé ». Mais toujours l’inspiration ésotérique est proche !
Les shifters sont plutôt des jeunes filles, le phénomène s’est particulièrement développé pendant la pandémie du fait de la claustration. Ce sont les univers des super héros qui sont les plus visités, et spécialement l’univers de Harry Potter. « Ces univers permettrait de découvrir son vrai moi : découverte qui les sauve de la fadeur de la réalité et des déceptions qu’elle occasionne au moment-clé de la construction de soi ».
Une influenceuse prétend qu’il existe des réalités qui se séparent à chacune de nos décisions, et que les deux réalités qui en résultent existent l’une et l’autre. Le shifting permet de les visiter l’une et l’autre.
Il ne s’agit plus de faire advenir ce monde désirable par la puissance de sa pensée et de sa technologie, mais d’y projeter tout simplement sa conscience. Certains shifters prétendent que la réalité désirée vers laquelle ils se déplacent est tout aussi réelle que la réalité actuelle. Ces pratiques risquent d’être addictives avec des conséquences néfastes.
Dans le prolongement existent les pratiques de respawning, qui laisseraient un clone dans la réalité courante tandis que l’on projetterait définitivement sa conscience dans la réalité désirée. On peut aussi faire mourir son corps physique pour que son âme demeure dans l’univers rêvé.
Réalité très virtuelle
« Lorsque j’ai commencé à projeter ce livre sur les atteintes au réel, je pensais faire de la réalité virtuelle un axe central ». En 2022 le métavers occupait tout le monde (d’où le changement de nom de Face book en Méta). Et tout le monde de penser que la prochaine ère digitale allait tout changer : nouvel univers virtuel qui allait tout changer et partout ; même en France les grandes entreprises achètent des terrains virtuels et autres biens virtuels. Ce monde virtuel serait financé par la publicité et de cette manière il devait rapporter gros à Méta. Il y a eu dans les années 2020, un emballement autour de ce sujet, emballement net et érosion rapide !
Le métavers et moi
« Je ne peux nier que je me suis laissé embarqué par l’ambiance générale qui prophétisait un événement ». J’ai passé des dizaines d’heures avec un casque sur la tête à fin d’étude socio-ethnologique. « C’est une technologie impressionnante, avec des ressentis totalement inédits. Il ne fait pas de doute que l’on perd un peu le sens des réalités ». Les concepteurs craignaient des comportements répréhensibles lors de cessions entre utilisateurs, d’où un maximum de précautions, mais cela s’est révélé surtout ennuyeux. Les adultes ont rapidement délaissé cet univers alternatif. Cela a été un échec peut-être simplement parce que l’ergonomie du système n’est pas satisfaisante.
On avait connu en 2003 un enthousiasme pour Second Life, qui s’était vite effondré. Mais cela n’était apparu que comme un brouillon d’une part, et d’autre part les écrivains de science-fiction avaient fait briller cette technologie. Le succès de l’adaptation du roman de Ernest Cline par Spielberg sous le titre Réalité Player One a favorisé la possibilité d’un Métavers totalement immersif. Cependant dans cette fiction même apparaissait la crainte que le réalisme de ce jeu n’apporte plus de satisfactions que la vie réelle.
« En somme la bulle imaginaire qu’a suscité le Métavers serait à étudier sociologiquement, car il s’agit d’une forme spectaculaire d’erreur collective. Mais en tant que tentative de développement des mondes virtuels, elle a néanmoins partie liée avec les assauts contre la réalité et à plusieurs titres ».
La réalité virtuelle n’a pas dit son dernier mot
Le métavers pourrait constituer malgré son échec apparent un sérieux défi pour le réel, car les satisfactions proposées par le numérique pourraient ou pourront concurrencer le réel. Si l’avenir devient tellement dystopique, pourquoi ne pas se réfugier dans des rêves artificiels (cf : l’Oasis du film de Spielberg Ready Player One ?) « Devrons-nous nous satisfaire que notre disponibilité mentale soit préempté par les plaisirs d’un monde alternatif et chimérique » ? C’est déjà fait par les écrans et leurs propositions récréatives, car nous ne supportons plus un moment de silence. Exemple d’expérience où des individus préfèrent s’administrer des chocs électriques plutôt que de supporter 15 mn de silence.
Le barman du Midnight Bar (Barman virtuel dans un bar virtuel)
Il se trouve que ce barman est aussi barman dans le monde réel, qui passe presque tout son temps éveillé dans le métavers où il est très populaire parmi les autochtones de ce monde virtuel.
Bronner a demandé à un de ses étudiants de faire une étude ethnographique des mondes virtuels dans deux métavers Horizon et VR Chat. L’étudiant a pu observer qu’il y avait les autochtones et les touristes. Les autochtones poussaient très loin la spécificité de leur personnage, ils rendaient aussi poreuse la frontière entre monde réel et monde virtuel, buvant par exemple en même temps une bière dans l’un et l’autre monde ou bien dormant avec leur casque de réalité virtuelle et rêvant dans le Métavers, au croisement des mondes réel, virtuel et onirique. Ce monde pourrait être un refuge pour les hikikomoris et les shifters.
« Alors serait-il possible que par la simple expression du désir et l’opportunité technologique de lui donner corps, nous puissions enfin devenir celui ou celle que nous voulons ? ».
On a pu observer que les modifications de la psychologie dans le monde virtuel, avatar qui endosse une autre personnalité, persistait quelque temps chez le sujet dans le monde réel. Alors cela pourrait-il avoir une utilisation thérapeutique ? Déjà on a pu observer que cela pouvait être une aide pour des patients sortis du coma avec une masse musculaire très diminuée. Ils récupéraient bien plus vite. Mais on pourrait aussi traiter les phobies, ou les stress post-traumatiques. Ils pourraient aussi agir sur nos stéréotypes de genre, d’âge ou de sexe…
Les mutations identitaires sont plus profondes qu’on n’aurait pu le penser. Elles s’accompagnent de changement d’attitudes, de réflexes et même de représentations mentales dans le monde numérique mais qui aussi peuvent perdurer un peu plus longtemps. Ainsi ne pourrait-on pas contraindre le réel tel que notre intime conviction nous perçoit ?
Un carnaval permanent ?
Le monde contemporain et ses excroissances technologiques nous offrent de multiples moyens de faire revivre les morts. Ce peut être dans le Métavers ou par le biais de l’IA qui peut reproduire la vie du disparu mais aussi ses modes de penser et d’agir. Bientôt peut-être pourra-t-on les voir ! Et cela pourrait aussi impacter la manière de faire le deuil, et la relation des morts avec les vivants de manière plus générale.
Les rituels, qui de manière ancestrale, nous mettent en relation avec les morts à des dates bien circonscrites, pourraient-ils se transformer en des carnavals permanents ? Confusion entre le monde des vivants et des morts, confusion entre le monde virtuel et le monde réel !
Partie 3 Conclusion (Michel Tozzi)
La tragédie de l’individu contemporain est de devoir assumer le fardeau de sa liberté face au possible, qui engendre l’incertitude. Plus on doit choisir entre différents pots de confitures, moins l’acte d’achat se produit. Le risque de passer à côté de la meilleure nous paralyse.
La quête de la vie éternelle est la plus pure manifestation de la pensée désirante parce qu’elle exprime le refus de notre destin tragique et inéluctable. Le volontarisme et ses prothèses cherchent à remonter la pente du vieillissement. Ray Kurzweil pense que nous fusionnerons avec des IA et deviendrons immortels. C’est ainsi dire non à notre réalité et notre assignation biologique. Autre courant du transhumanisme : le postgenrisme, qui appelle à dépasser la binarité sexuelle : la fluidité de genre permet d’explorer les aspects masculins et féminins de notre personnalité. Il suffira de décider, et l’esprit pliera le réel grâce à la technologie. Il faut déconstruire un système naturalisé de genre, et dénaturaliser le régime politique de l’hétérosexualité. Il s’agit de faire le siège du corps, car c’est par lui que nous accédons au monde, et à la misère de notre être au monde. Le corps, qui est notre interface pour accéder au réel, est l’obstacle principal à l’impérialisme de la pensée désirante.
L’imaginaire des origines (voir la Bible ou Platon) décrit un bonheur primordial, l’âge d’or. Sa sortie ouvre le champ des possibles, et l’incertitude cruelle fait son apparition. Ce qui est brisé par l’avènement du réel, c’est la coïncidence des principes contraires. La chute de l’unité engendre un sentiment d’incomplétude. D’où le désir de redevenir complet !
Pour les gnostiques, le réel est tout entier mensonger. Un démiurge crée le monde matériel dans lequel nous vivons et qui nous emprisonne. La gnose va nous en libérer. Comme les trans, pour lesquels leur essence est d’une autre nature que ce que le réel donne à voir. Le corps est ce par quoi transite cette dissonance.
Le possible est bien plus vaste que le réel. Nous le contemplons en cherchant à faire advenir comme réel l’un de ses embranchements parce qu’il nous parait désirable. La technologie a élargi pour l’homme l’éventail du possible jusqu’aux confins de l’inimaginable, alors que les animaux doivent se contenter du réel. Mais le possible a des limites (Cf la vitesse de la lumière), et ne peut être élargi à l’infini. Beaucoup de philosophes ont tenté de relativiser l’existence du réel (Les sceptiques : on ne peut connaitre le monde ; Platon : il n’est qu’illusion sensible ; Berkeley : la matière n’existe pas, « Esse est percipi »).
Et si nous vivions dans une simulation informatique, demande Nick Bostrom? Nous penserions vivre dans un monde réel. C’est ce que pense Elon Musk : « la probabilité que nous soyons dans la réalité de base est d’une sur des milliards ». Imaginer que le réel n’existe pas, c’est rendre le possible immense, au-delà de toute limite.
Dans la 5e dimension, 2+2 ne peuvent faire 5. Il faudrait un monde qui s’affranchisse des limites de celle-ci… Pour Descartes, contrairement à Leibniz où Spinoza, Dieu n’est soumis à aucune règle, pas même celles de la géométrie. Il est un avatar de la pensée désirante et de sa capacité à imaginer franchir tous les obstacles. La pensée désirante chasse la possibilité de l’autre, seul porteur du sens qui me manque. Car l’altérité implique une forme insécable d’incertitude. L’imaginaire de la pensée désirante veut dissoudre les frontières du réel : soit parce qu’il faut combattre le démiurge des gnostiques ; soit parce que le Ministère de la Vérité chez Orwell ne fait pas seulement de la propagande, il fixe les frontières du réel : le passé n’est que ce que l’on en dit au présent. La réalité est une construction sociale imposée par le parti de Big Brother : si le parti le dit, 2+2=5 devient une vérité mathématique.
Faut-il au contraire accepter que tout ne se plie pas à notre désir, et peut être même abandonner toute forme de désir (stoïciens, bouddhisme) ?
Remarque de Michel
La thèse de Bronner résonne pour moi à travers Freud et Lacan, qu’il cite peu ou pas, contrairement à Platon. Il ne parle pas dans les stratégies utilisées de la sublimation, qui change l’objet du désir. Ni de la théorie du désir mimétique de Girard. Il ne définit jamais la notion de désir (faille du point de vue philosophique), mais parle de « dérégulation du désir », accrue avec la toute-puissance de la technique. Ce dernier point rend sa thèse très pertinente aujourd’hui et représente une porte d’entrée convaincante (le « toujours plus » de De Closets). Il n’est pas philosophe ni moraliste, mais sociologue cognitiviste, qui constate et analyse ce qui se passe dans notre société. Et il s’en passe : quelle imagination ont les humains !
On aimerait qu’il s’engage davantage dans sa conclusion : que concluez-vous M. Bronner de votre analyse ? Comment réguler davantage nos désirs ? Il y a le roc du réel, mais aussi la volonté humaine… D’où les solutions épicuriennes (Choisir les désirs naturels et nécessaires), stoïques (Changer sa représentation des choses, avoir du courage et chercher l’ataraxie), bouddhique (Bride ton petit véhicule), freudienne (Sublime !). Augustin disait : « désire ce que tu as, et tu seras heureux ! ». La pratique philosophique est une façon de réguler les désirs. Mais il s’en tient à constater, non à déplorer ou proposer, même les comportements les plus étranges, minoritaires ou pathologiques…