"Familles je vous hais! Familles je vous aime!"

CAFE PHILO VENDREDI 16 OCTOBRE 17H45 A LA MAISON DU MALPAS
PRESENTATION
« Familles je vous hais, familles je vous aime ! »
Au-delà de la manière dont chacun vit ou a vécu son milieu familial, nos deux formules antagonistes sont chacune significatives d’une époque : la première, une phrase de Gide, pourrait facilement faire écho au film de K. Loach, Family Life, assez emblématique de la « pensée 68 ». La seconde est empruntée à un titre du philosophe Luc Ferry qui met en relief les valeurs de la famille contemporaine. Ces formules, bien sûr à l’emporte-pièce, ne peuvent-elles pas être utilement considérées comme marqueurs des bouleversements qu’a connus la famille durant ces cinq dernières décennies ? De la famille traditionnelle à la famille d’aujourd’hui, avons-nous mesuré toute l’ampleur de ces changements ? Et quels en sont les enjeux existentiels mais aussi sociétaux ?
CAFE PHILO VENDREDI 16 OCTOBRE 2026 MAISON DU MALPAS
« Familles, je vous hais… Familles je vous aime » Daniel Mercier
Eclairer ces formules à la lumière de la transformation de la famille au cours des siècles… jusqu’à ces dernières décennies.
Des formules datées, mais aussi d’une certaine façon inactuelles…
Ces formules un peu lapidaires ont 60 ans d’écart. L’une est d’André Gide et entend stigmatiser les « foyers clos » et les « portes fermées » qui caractériseraient la famille. Pour les personnes de ma génération, un film nous vient spontanément à l’esprit, « Family Life » de Ken Loach » (1971), très emblématique des années 68. S’inspirant de la réflexion de l’antipsychiatre de l’époque Ronald Laing (et également de son ami David Cooper), il fustige la famille comme un lieu qui empêche la libre expression de soi, qui se brise sur le mur d’une autorité maladive1. Si bien qu’elle est même responsable de la maladie mentale de Janice, qui ne parvient pas à exister dans un milieu familial où les parents savent et décident de tout. Nous retrouvons là la dénonciation du caractère aliénant et oppressant d’un univers entièrement refermé sur lui-même, et nous pouvons faire volontiers le lien avec la contestation de 68 qui a été interprétée par certains auteurs2 comme une révolte contre le Père, et à travers elle une autorité familiale jugée trop répressive. Révolte anti-autoritaire contre tous les carcans, en particulier le carcan familial.
La seconde formule a plusieurs sources, mais peut-être très explicitement celle du livre de Luc Ferry au titre éponyme (2007)3. L’époque a changé, et les valeurs de la famille sont (re)devenues fondamentales, l’amour étant ici le maître-mot pour la définir… IL vante dans ce livre les mérites de la famille contemporaine, qui sont selon lui symptomatiques de la montée en puissance de la vie privée dans nos démocraties.
60 ans d’écart, donc… En même temps, nous pouvons aussi nous demander si finalement la famille n’est pas aussi le lieu privilégié de tels sentiments contrastés et/ou paradoxaux (quelle que soit l’époque) ; Sophie Galabru4 évoque à ce sujet le dilemme bien connue des hérissons : ils se rapprochent les uns les autres pour se protéger contre le froid, et en même temps ils risquent de se blesser en s’approchant de trop près5… Voilà pour le côté « inactuel » de la formule… Cependant, il est vrai que la famille est un construit social qui se transforme et ne cesse d’évoluer au cours du temps. Il est donc nécessaire aussi de tenter une approche historique qui doit nous permettre de mesurer ces changements.
1- La famille, matrice de ce que nous sommes
Les déterminismes familiaux pèsent d’un poids très lourd sur nos existences. Elle est le creuset où se forment les individus que nous sommes. Celui des héritages aussi bien économiques que symboliques. Pour toutes ces raisons, elle est également le « laboratoire des inégalités » scolaires et culturelles. Nos parents nous accompagnent que nous le voulions ou non à l’intérieur de nous-mêmes sous forme de souvenirs, de représentations, d’injonctions diverses. Ce n’est pas un hasard si beaucoup de philosophes depuis Socrate reprochent principalement à la famille d’être un obstacle à la liberté de penser et d’agir…
La figure de l’adoption6
En venant au monde, nous sommes d’emblée confrontés à une situation très singulière : nous sommes appelés sans le vouloir à vivre avec des personnes que nous ne connaissons pas et que nous devons cependant aimer ; ceux qui nous ont appelé sont-ils à la hauteur de l’enjeu ? Cette question ne cesse de se poser que nous le voulions ou non. ● Géniteurs ou non, la figure de l’adoption doit rester prédominante, et joue dans les deux sens, celui des parents vis-à-vis des enfants, mais aussi celui des enfants vis-à-vis des parents. On est véritablement parent quand on est accueillant et protecteur, et pas seulement géniteur. ● A cette première source de tension, s’en ajoute une autre : nous sommes aussi là pour parvenir à nous émanciper de ce lieu : notre autonomie et notre développement sont in fine l’enjeu principal. S’aimer pour se séparer ensuite, tel est l’enjeu. Situation paradoxale où il faut à la fois apprendre à aimer et à se séparer. ● Lieu matriciel donc, lieu de passage qui marque très profondément mon existence. Lieu également privilégié de la circulation d’affects positifs mais aussi négatifs… Il n’est pas étonnant que ce lieu où se construisent et s’alimentent les liens qui nous réunissent soit un lieu de résonance affective particulier, recouvrant tout le spectre des émotions et des passions
Redéfinir les termes de l’adoption…
Comme nous le disions, les enfants viennent au monde sans consentement, l’enjeu étant une forme d’adhésion² à sa famille qui passe par la figure de l’adoption (réciproque) durable. Mais il arrive toujours un temps où doit se redéfinir les termes d’une telle adoption ; je peux aussi à un moment donné choisir de rompre, ou simplement de m’éloigner pour vivre ma vie ; cela m’oblige à repenser, renouveler, cette fois-ci en toute liberté, mon adhésion à ma famille. La rupture avec le groupe est souvent (à tord souvent) reprochée et donc culpabilisante. Camille Kouchner explique dans son livre7 que rompre est considéré comme un acte violent et déviant dans sa famille. Il est bien sûr difficile d’assumer le sentiment de honte dans son cas, mais la honte est décuplée si l’on se tait ou si l’on ne fait rien. ● Aujourd’hui, l’allégeance au groupe est moins forte que par le passé. Cependant, le primat du groupe et la morale familialiste sont encore présents, avec leurs impératifs de cohésion, d’uniformité… Nous ne vivons plus ensemble comme dans les anciennes familles, et ces temps d’ajustement et d’adoption nouvelle sont toutefois moins difficiles qu’auparavant dans les familles contemporaines. Ils sont aussi l’occasion de relations plus égalitaires et plus libres avec ses parents, de plus d’ouverture et de dialogue entre adultes, ce qui suppose l’abandon d’une part de pouvoir familial. ● Enfin, les liens du sang, malgré la nouvelle donne des familles recomposées, continuent de marquer de leur empreinte les appartenances. Au-delà du fantasme de pureté qu’ils sont censés véhiculer, il est indéniable que le sang transmet des choses importantes et continue d’être un facteur d’appariement très fort. ● Pour toutes les raisons évoquées, nous voyons bien à quel point « faire famille »8 est une entreprise complexe, où l’équilibre est sans cesse recherché (entre l’appartenance et l’émancipation, l’adhésion et la distance nécessaire, la dépendance et l’indépendance… Nous y reviendrons en conclusion…
La famille tient bon !
Nous pouvons noter également que la famille résiste malgré toutes les transformations qu’elle a connues (nous y reviendrons), comme le dit avec justesse Luc Ferry : malgré la crise des mariages, le nombre de divorces de plus en plus nombreux, les décompositions et recompositions familiales, les familles homoparentales, les familles monoparentales...etc., la famille tient bon. ● Elle prend et prendra sans doute des formes de plus en plus variées, mais ne cesse pas pour autant d’avoir une place très importante dans la société, et de faire aujourd’hui quasiment consensus, les anciennes critiques dénonçant son caractère aliénant et oppressant semblant avoir « fait long feu ».... La famille n’est pas en danger, ne « décline » pas... Mais nous verrons cependant que sa forme institutionnelle est en train de s’évanouir sous nos yeux…
● Pour conclure sur ce point de la famille matricielle, retenons qu’elle est structurante et formatrice du « devenir-individu », que nous y adhérions ou que nous nous y opposions. Elle peut générer à ce titre à la fois des sentiments d’amour et de haine. ● Mais ceci dit, on ne peut pas faire l’impasse sur l’histoire de ces transformations : un grand écart sépare par exemple la famille traditionnelle et son mariage de raison, véritable carcan normatif, et la famille moderne avec l’avènement du mariage d’amour.
2- Les trois ruptures constitutives de la famille moderne
(annoncer les rapidement)
La première rupture se traduit par le passage du mariage de raison – obéissant à des critères économiques et de lignage – au mariage d’amour : les passions peuvent s’exercer en dehors du mariage, mais les enjeux du mariage de « l’âge classique » sont des enjeux d’homogamie (même condition), de reproduction, de sécurité, d’intérêts matériels, de protection des biens, de perpétuation de la lignée… Une union s’imposait ainsi de force aux partenaires. ● Cependant, il faut noter que les enfants, même dans cette période, veulent parfois vouloir se marier par amour et s’opposent aux parents (cf. le théâtre de Molière au XVIIème siècle). Ainsi il est remarquable que plusieurs formes puissent coexister dans un temps commun… Mais nul doute sur la forme dominante : « on se marie pour fonder une famille, et on forme une famille pour constituer la société. Si la société est une chaîne, chaque famille est un anneau » dit un personnage de Maupassant9. ● Lorsque cette charge et cette prescription sociales du mariage de raison (dont le but est l’intérêt commun) laisse place au mariage d’amour, on peut imaginer les changements existentiels, à commencer par l’augmentation en masse des divorces, puisque prévaut désormais le libre choix des partenaires, et que rien désormais ne peut se placer au-dessus de l’amour…
La deuxième rupture concerne le statut de l’enfant et l’amour parental. Nous avons du mal aujourd’hui à imaginer que l’amour parental était loin d’être considéré comme une priorité. Montaigne ne se souvenait pas du nombre exact de ses enfants morts en nourrice ... Rousseau abandonne sans sourciller ses 5 enfants. Bach et Luther perdirent chacun une dizaine de leurs petits10... Il faut dire que la chose était courante à cette époque ... ● La mortalité de l’époque est très élevée, les enfants sont nombreux et souvent non désirés, dans les familles aisées l’héritier (l’aîné) étaient choyé aux dépens des autres qui pouvaient être considérés comme des obstacles, la plupart des autres enfants étaient mis en nourrice à la campagne (un cinquième des bébés au XVIIIème siècle). ● Il faut savoir que durant la deuxième moitié de ce siècle, la mortalité avant un an est de 62 à 75 % ! Il y a également beaucoup d’enfants abandonnés… A l’hôpital de Paris où ils sont recueillis, un sur dix parvient à survivre au-delà de 10ans…
La troisième rupture concerne la naissance de la sphère privée et de l’individualisation (nous devenons des individus au sein de la famille)
La troisième rupture est la naissance de la notion de sphère privée et d’intimité. De nombreuses études historiques et/ou sociologiques11 ont montré ces évolutions au cours du temps. Nous ne les décrirons pas dans le détail, mais le mouvement est celui d’une privatisation progressive de la vie des individus. Il est un temps (jusqu’au XIXème siècle) où tout l’espace est public. Par exemple, tout le monde vit dans une seule pièce (la noblesse comme la paysannerie) même si celles-ci peuvent être nombreuses ; les pièces plus « spécialisées » (comme la chambre conjugale ou la chambre d’enfant) apparaissant plus tard… Il n’y a pas de vie privée personnelle autre que familiale. Mais surtout, va s’affirmer progressivement une individualisation pour tous les acteurs de la vie familiale, en particulier les femmes : on veut désormais son indépendance, la maitrise de son corps, du « temps à soi » pour son intimité personnelle, chacun étant en droit de revendiquer son territoire personnel.
Ce mouvement de la modernité d’individualisation et d’émancipation par rapport aux appartenances traditionnelles à transformer la famille plus fondamentalement encore : la famille contemporaine a tendance à n’être plus une institution, mais « un simple groupement privé entre personnes » (Marcel Gauchet)
3- La désinstitutionalisation de la famille (quoi de nouveau dans la famille contemporaine ?)
La refonte du droit familial
Nous avions eu l’occasion d’aborder avec Marcel Gauchet les conséquences politiques et sociales des derniers développements de la Modernité : celles-ci sont très significatives en ce qui concerne les transformations de la famille, ● et nous avons assisté depuis 1965 à une véritable révolution du droit familial ; un tiers du Code civil est réécrit pour tenir compte de la nouvelle logique égalitaire, notamment entre l’homme et la femme, et des nouvelles libertés : fin de la maritalité qui sanctionnait la dépendance de l’épouse envers son mari, remplacement de l’antique puissance paternelle (héritée du « pater familias romain » qui consacrait le droit de vie et de mort du mari sur les autre membres de la famille) par l’autorité parentale conjointe, droit « à disposer de son corps » (droit à la contraception, à l’avortement)…
● Voilà un signe concret de désinstitutionnalisation de la famille, évoqué par le sociologue François Dubet : on ne reste plus ensemble parce qu’on est marié, mais parce qu’on est amoureux ; et inversement l’institution du mariage n’est pas nécessaire pour la pérennité d’une relation amoureuse.
● Tous les évènements tels que la nuptialité, la natalité, la divorcialité, sont affectés par ces changements12. La famille devient une affaire privée et n’est plus un rouage de l’ordre social comme auparavant : à travers le mariage, on s’alliait avec une autre famille, en engageant son propre groupe familial, et en créant un troisième groupe, consistant en lui-même. De famille institutionnelle, elle devient un simple regroupement privé entre personnes. ● Cela signifie qu’auparavant en particulier le lien précédait les éléments liés, ou si l’on préfère le tout primait sur les parties (c’est la nature même d’une institution). Les rôles dominaient les personnes, le groupe dictait sa loi aux individus. Le système familial était dominé par le chef de famille qui protège, interdit et autorise. Depuis quelques décennies, cette famille connaît une profonde transformation anthropologique, et l’émancipation féminine y prend une part active. ● L’effondrement du principe patriarcal (contrairement à ce qu’affirment de nombreuses néo-féministes) est notamment lié à la perte de ce pouvoir de faire des enfants à une femme, qui était auparavant celui des hommes. Avec les changements indiqués, et surtout la contraception qui permet aux femmes de s’approprier ces choix, ce pouvoir patriarcal disparaît. On peut désormais se rapporter aux autres, à son conjoint, à son enfant, d’une manière non symbolique, c’est-à-dire de manière purement psychologique et personnelle. Rien ne justifie plus « un gouvernement domestique » et la figure du père ne peut que s’effacer. ● La famille devient un regroupement volontaire qui se fait sur des fins affectives, et la procréation elle-même doit maintenant être comprise en ces termes…
Les nouvelles conditions de venue au monde sont inséparables de ces changements. L’enfant du désir, non pas du désir sexuel –au contraire, la séparation entre le sexe et la procréation n’a jamais été aussi forte – mais l’enfant de la famille privée dont on vient de parler, qui n’a d’autre sens que celui de l’épanouissement affectif de ses membres : on fait un enfant pour soi et pour lui-même. La venue de l’enfant est désirée, l’horreur étant l’accident et le hasard ; la sexualité doit être à la stricte disposition des individus. ● L’enfant qui était auparavant le fruit de la nécessité de la vie qui se poursuit, est désormais le fruit du désir personnel de ses parents. Disparaît une des fonctions essentielles de la famille institutionnelle, au croisement du biologique et du social, celle de reproduire l’espèce et la société, chaque existence étant considérée comme le maillon d’une chaîne, et c’est ce processus qui donnait son sens à la naissance d’un enfant, à savoir la perpétuation de la vie. Aujourd’hui, la question existentielle du sens de la vie ne concerne avant tout que l’individu qui n’existe que pour lui-même… ● Un des signes très concrets de ce changement de paradigme est le changement de statut du prénom : il signifiait auparavant intégration dans un héritage et nous liait aux ancêtres. Il est désormais le fruit de la créativité des parents, et un phénomène de mode. On publie régulièrement une « côte des prénoms », dont les plus utilisés étaient il y a quelque temps souvent liés aux séries américaines (et pas aux ancêtres !). Mais cela a changé, la mode aujourd’hui est celle de prénoms courts et internationaux, finissant par un a pour les filles (ce sont les plus nombreux)…
Autre conséquence d’une telle évolution, l’enfant devient le pivot de la famille. Le lien conjugal était auparavant un lien d’alliance primordial qui fait passer du je au nous, et qui est la condition pour la naissance des enfants dès lors chargés d’assurer la continuité du monde mai aussi son renouvellement. Le fondement du couple et de la famille était précisément ce lien d’alliance. L’enfant découvre dans ce cadre qu’il participe à la chaîne des générations et doit se diriger vers les autres et l’espace public. ● Aujourd’hui nous avons un peu le sentiment d’une inversion : il y a un effacement de ces repères institutionnels, et le couple essaie de se maintenir autour de l’enfant qui devient le véritable pivot de la famille. Le lien d’engendrement et de filiation a tendance à prendre la place du lien d’alliance pour faire famille. Ainsi, la famille aujourd’hui existe prioritairement autour de l’enfant, même dans le cas où le couple est séparé. Il n’est pas rare de voir des parents séparés aménager leur propre vie pour maintenir la famille de l’enfant, et surtout rester unis autour de lui.
Une socialisation problématique ? La famille moderne était le lieu d’apprentissage de la socialisation et de l’entrée dans la vie publique. D’un côté elle offre un espace de vie pour la formation de l’individualité et le développement des relations intimes et personnelles, et de l’autre côté elle est un élément clé du bon fonctionnement de la collectivité, préparant les individus à entrer dans le monde de la vie publique. ● La famille contemporaine parvient-elle aussi à articuler de la même manière individualisation et socialisation ? Sans doute plus difficilement, car elle devient de plus en plus une valeur refuge, quasiment en rupture de fait avec la vie collective à laquelle elle est censée préparer… Elle entretient souvent une relation contentieuse avec la société qui serait incapable de délivrer la reconnaissance qui est due à chaque enfant dans sa singularité absolue ; la relation conflictuelle des familles avec l’école est à ce titre assez significative… ● Valeur refuge face aux difficultés de cette vie sociale, elle parvient mal (mais il faudrait distinguer à ce sujet les milieux populaires des milieux privilégiés, les différents styles éducatifs…etc.) à préparer la sortie. Elle s’instaure davantage comme protection face à l’extérieur, que comme lieu d’apprentissage de la vie active. Ma génération parlait beaucoup de « la révolte contre le Père », et nous partions plutôt rapidement du giron familial, à l’inverse d’un phénomène contemporain qu’on a depuis longtemps repéré, le « phénomène Tanguy », qui met l’accent sur la difficulté souvent constatée des enfants à affronter le monde extérieur, et la propension correspondante à rester dans la famille. ● De plus, sans doute que la famille actuelle (statistiquement parlant bien sûr, il peut y avoir beaucoup de variations d’une famille à l’autre…) parvient plus difficilement à s’acquitter de sa tâche de socialisation : non seulement à apprendre à coexister avec d’autres - c’est-à-dire le contrôle de soi, l’acquisition des codes fondamentaux de la vie en commun, la reconnaissance d’autrui, autant d’apprentissages de la socialité primaire – mais surtout à une autre dimension fondamentale de la socialisation, qui consiste à se considérer « un parmi d’autres ». Cela implique en effet une distance à soi-même, une forme d’abstraction de soi qui implique conjointement le sens de l’objectivité et le sens du public, la capacité à se placer au point de vue du collectif, abstraction faite de nos implications immédiates…
● La famille actuelle « tient bon », comme l’affirme Luc Ferry, et prend une place considérable dans la vie des individus contemporains, avec ce mouvement d’individualisation, qui conduit notamment à de plus en plus de centralité de la place de l’enfant dans le système familial. Ce qui a notamment des conséquences problématiques sur l’éducation, au sens de l’institution des êtres : nous connaissons bien à ce sujet les thèses de beaucoup de « psy » (notamment le psychiatre Aldo Naouri et aujourd’hui la psychologue clinicienne Caroline Goldman) sur « l’enfant-tyran » : cette place de l’enfant au sommet de l’édifice familial serait responsable de ce qu’il est convenu maintenant d’appeler la tyrannie de l’enfant-roi. ● Une chose est sûre : les enfants ont de moins en moins de vécu par rapport à la prééminence d’une antériorité des règles et des héritages du passé.
● Il est temps de recentrer notre propos par rapport au sujet : « Familles, je vous hais ! Familles, je vous aime ! ». Sans opposer radicalement les deux types de famille, qui sont deux moments de l’histoire de la famille, nous pouvons cependant comprendre assez clairement comment ces mutations anthropologiques qui séparent ces deux moments influent sur notre ressenti familial : ● La famille a connu en effet un moment de forte tension face à ce mouvement général d’individualisation et d’égalisation, et elle a résisté longtemps en tant qu’institution en maintenant une sorte d’ « ilôt familial » avec son cadre hiérarchique traditionnel, et ses rôles classiques. . Ce faisant, elle a été pendant un temps en décalage manifeste par rapport à ce mouvement, décalage qui se traduit par une exacerbation des tensions ou même des contradictions entre l’ancienne structure familiale et la montée en puissance de ces nouveaux réquisits du côté de l’individu. « Famille, je vous hais ! » Cette formule serait donc symptomatique de cette période de transition où s’exacerbe la contradiction entre l’ancienne structure familiale et la montée en puissance des nouvelles revendications de l’individu… C’est par exemple la période où les sciences sociales se focalisent sur "la crise de l’adolescence » et l’analyse dans toutes ses dimensions… ● A l’inverse, « Familles, je vous aime ! » exprimerait le soulagement de ces tensions sous le régime de plus en plus affirmé de la désinstitutionnalisation, et d’un régime familial marqué par la prééminence des finalités affectives et d’épanouissement. ● Il faut mentionner à ce propos les nouvelles libertés introduites dans la famille, et qui achèvent ce processus de transformation : le mariage homosexuel, la généralisation de la PMA. Le mariage hétérosexuel n’est plus le seul organisateur de la vie sociale et familiale, et la relation parentale et filiale est de plus en plus déconnectée d’un enracinement biologique. ● Jusqu’où ce mouvement d’approfondissement des droits individuels pourra se poursuivre sans remettre en question l’existence même d’une configuration sociale comme la famille ? Cette question, aussi bien que celle relative à la déconstruction des genres, mériteraient un développement à elles seules (mais çà n’est pas l’objet ici).
« Faire famille » (conclusion)
En réalité la désinstitutionnalisation est un processus qui est loin d’être terminé (et d’ailleurs peut-il l’être tout à fait ?), et la famille maintient toujours vivante cette tension entre la primauté du groupe et l’aspiration individualiste, même s’il est vrai que la contrainte collective est beaucoup moins pressante. Ainsi, nos deux formules, certes d’un côté significatives de deux moments différents dans l’évolution des familles, peuvent coexister, d’un autre côté, pour rendre compte de la dynamique familiale de la famille en tant que telle.
● Ceci dit, l’avènement d’une « famille-foyer » (à la place d’une « famille lignée »)13, en posant l’accent sur les relations personnelles et psychologiques des membres de la famille, accentue sa dimension paradoxale : lieu d’amour (devoir aimer ce que nous ne connaissons pas) et lieu d’émancipation (devoir aussi préparer la sortie et le départ), lieu d’unité et de cohésion mais aussi lieu de rupture et de tensions, lieu auquel on veut appartenir mais aussi échapper, lieu de soutien, mais aussi parfois lieu infernal, envahi par les turbulences, lieu d’adhésion enfin, mais lieu où on doit en permanence renouveler et rediscuter cette adhésion ; ● la famille est en quelque sorte une adoption réciproque, et rien n’est acquis définitivement : d’une part, la rupture est toujours possible, d’autre part, il arrive un moment où les enfants sont confrontés au renouvellement de leur adoption, quand ils s’éloignent (ou non) du foyer.● Il y a bien un impératif de cohésion et d’uniformité (cela montre bien la force encore prégnante du groupe), mais c’est précisément « quand la famille échoue qu’elle réussit »14 : Une famille fonctionnelle est une famille qui renonce à une unité ou une cohésion trop forte, au profit d’une prise en compte de la singularité de chacun, qui accepte de lâcher prise, qui renonce à la fermeture et au repli sur elle-même.
● « Faire famille », cette expression utilisée très opportunément par Sophie Galabru, me semble avoir un intérêt essentiel : le devenir d’une famille contemporaine devient davantage l’enjeu d’une activité volontaire et responsable de la part de ses membres (en premier lieu les parents). Les liens qui nous réunissent sont bien davantage entre nos mains. ● Ces transformations de la famille, sous l’effet de l’individualisme et de la montée en puissance des droits individuels (nous en avons vu aussi ses aspects problématiques), font d’elle un lieu privilégié où le lien qui nous réunit n’est plus seulement le produit de rôles en grande partie imposés, mais aussi l’objet de relations individuelles et intimes qui doivent trouver la bonne distance, le bon équilibre.● La famille devient un groupe moins contraignant (ce qui ne signifie pas qu’il ne le soit plus) qui doit faire conjuguer des libertés, ce qui implique des négociations plus complexes dans le temps. Et surtout une responsabilité parentale plus grande.
Rappelons pour terminer que la famille reste toujours une matrice sociale fondamentale pour le devenir individu de chacun. C’est là où tout commence, et ce que l’on va acquérir dès le début sert pour ce que l’on va acquérir tout au long de l’existence. Lieu du capital matériel, symbolique ou culturel, social, la famille reste, comme le dit Pierre Bourdieu, l’instance de transmission capitale. Il est par conséquent normal, et même obligatoire, qu’elle soit aussi le lieu des affects les plus contradictoires.